Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

20 octobre 2018

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10 April 2018

Ajouter l'insulte à l'injure : Jimmy Morales sur le banc des accusés


Alexandre Marion
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

October
2015
Élection de Jimmy Morales à la présidence du Guatemala

December
1996
Signature des accords mettant fin à la guerre civile au Guatemala

February
1987
Dévoilement du plan Arias pour la paix en Amérique centrale

August
1983
Renversement du président Rios Montt au Guatemala

March
1966
Tenue d'élections au Guatemala

December
1960
Création d'un Marché commun de l'Amérique centrale

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

July
1957
Assassinat du président du Guatemala Carlos Castillo Armas

June
1954
Renversement du président guatémaltèque Jacobo Arbenz

March
1948
Création de l'Organisation des États américains

September
1947
Signature du Traité interaméricain d'assistance réciproque à Rio de Janeiro

March
1945
Accession de Juan Jose Aravelo à la présidence du Guatemala

La population a exprimé son mécontentement lorsqu'elle s'est rendue aux urnes le 6 septembre 2015 pour le premier tour de l'élection présidentielle guatémaltèque (1). Les résultats sont sans équivoque : celui qui sort en avance est l'ancien comique Jimmy Morales, seul candidat à n'avoir aucune expérience politique. La population confirme son choix le 25 octobre 2015 avec 68,6 % des votes au deuxième tour et le nouveau président prend place le 14 janvier 2016. Ainsi s'écrit l'histoire (2).

Né en 1969, Morales a fait ses preuves comme comique, acteur et producteur de télévision. Assez ironiquement, dans un de ses rôles il a incarné un homme qui « devenait presque chef d'État par accident (3) ». Mais pourquoi la population a-t-elle voté pour une personne aussi démunie d'expérience politique?

Une population qui a faim de changement

Tout d'abord, il faut savoir que la situation politique guatémaltèque est très perturbée à cause de la mise en détention de l'ancien président Otto Perez Molina, pour fraude et corruption (4). De plus, malgré le fait que le Guatemala soit le pays le plus populeux et le plus riche de l'Amérique centrale, son produit intérieur brut (PIB)/habitant est en deçà de 4000 dollars. Ajoutez à cela que plus de la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté et on obtient une situation économique et politique plutôt instable qui appelle au changement. Cette situation a donc amené la population à envoyer un signal fort au monde politique qui s'est traduit par l'assermentation de son 50e président, Jimmy Morales (5).

Le slogan de ce dernier explique bien pourquoi la population l'a désigné comme nouveau chef d'État : « Ni corrompu, ni voleur (6) ». Ainsi, Morales s'est attaqué directement à la source du mécontentement populaire, ce qui lui a valu une victoire assez convaincante, soit plus de 36 % d'avance. Il est à noter que les allégations de fraude et de corruption étaient loin d'être exclusives à l'ancien président Perez Molina. En effet, plusieurs hauts dirigeants de l'ancien gouvernement étaient également visés (7). Cette situation a grandement aidé Morales qui a misé sur son absence d'expérience pour remporter l'élection vis-à-vis de l'ancienne caste politique. De plus, étant un comique de carrière, il a évidemment séduit la population grâce à son humour (8).

Il y a toujours un « mais »

À peine deux ans après son arrivée au pouvoir, Morales est déjà sur le banc des accusés à cause de dépenses considérées excessives par la population et l'opposition. Il est à noter que le président reçoit déjà 20 000 $ comme salaire annuel, une coquette somme en comparaison des autres dirigeants de la région (9). Considérant que la moitié de la population est sous le seuil de la pauvreté avec moins de 3 $ par jour, cette rémunération semble bien suffisante pour s'offrir un mode de vie aisé. Cependant, le président a également déclaré des dépenses évaluées à plus de 40 000 $ pour l'année 2017. Cette somme est ridicule pour la population qui s'indigne de cette utilisation peu judicieuse de l'argent des contribuables. Parmi ces dépenses, une paire de lunettes de soleil à plus de 3000 $, des bas pour la course, des menthes fraîches et bien d'autres. Ces dépenses « inacceptables » sont décriées par bien des acteurs, dont la population, et font l'objet d'une enquête pour déterminer si elles sont légitimes et légales (10).

De plus, cette enquête ajoute à la situation déjà précaire de Morales. En effet, le président guatémaltèque avait déjà tenté d'expulser le chef de la commission internationale contre l'impunité au Guatemala, le Colombien Iván Velásquez, après que celui-ci l'en ait fait l'objet d'une enquête pour financement illégal dans sa campagne électorale à la fin août 2017 (11). Il accuse Velásquez de vouloir « s'immiscer dans les affaires internes du pays (12) ». Cette commission, mandatée par l'Organisation des Nations unies (ONU), est l'organe responsable des enquêtes de crimes graves au Guatemala. Malheureusement pour le président, la Cour constitutionnelle du Guatemala a bloqué l'exclusion, et ce, au grand plaisir d'une partie de la population qui était dans les rues dès le lendemain matin pour manifester en soutien à la décision de la Cour. Par la suite, Velásquez et la procureure du Guatemala, Thelma Aldana, ont fait une demande à la Cour suprême pour enlever l'immunité politique de Morales afin d'aider leur enquête. Cependant, cette tentative n'a pas été acceptée par le Parlement, pas plus que toutes les autres tentatives qui ont suivi pour lui enlever son immunité. Dans tous les cas, c'est une situation de déjà-vu au Guatemala, car l'ancien président avait dû céder son poste après avoir perdu son immunité (13).

Un avenir pour le moins incertain

Selon l'ancien vice-président Eduardo Stein, Morales « s'est mis dans un pétrin inutile (14) ». Malgré tout, son image présidentielle est déjà ternie par ces événements. Son manque d'expérience pourrait lui valoir sa présidence s'il persiste à vouloir expulser le commissaire colombien. Dans tous les cas, la population est déjà en colère contre les agissements de celui en qui elle avait mis sa confiance pour s'éloigner de l'ancienne caste politique corrompue.

Le mercredi 20 septembre 2017, ils étaient 80 000 dans la capitale Guatemala et 148 000 dans tout le pays à manifester pour demander sa démission (15). Les syndicats, les organisations paysannes et la société civile ont appuyé cette manifestation en faisant également la grève. Certains commerces, restaurants et entreprises ont aussi fermé leurs portes pour l'occasion. La situation était tellement hors de contrôle que quatre ministres et plusieurs sous-ministres ont remis leur lettre de démission. Le renvoi du ministre des Affaires étrangères par le président lui-même n'a pas aidé à la situation. Toutefois, Morales a éventuellement présenté ses excuses à l'Assemblée générale de l'ONU, ce qui laisse présager une volonté de rester au pouvoir de la part de l'ancien acteur (16). Cependant, la décision reste ultimement entre les mains de la population.

Encore aujourd'hui, la situation ne s'est pas rétablie. Pas plus tard que le 5 avril 2018 dans le journal local « La Hora », Velásquez décriait le changement aux lois sur le financement illicite qui pouvait éventuellement mener à de la corruption (17). Il faut donc prendre en considération que l'instabilité sous le règne de Morales est loin d'être réglée et qu'il faudra suivre attentivement l'évolution de cette crise pour éviter qu'elle n'atteigne des proportions dangereuses pour la population.




Références:

(1) A, L-B, « Le Guatemala se choisit pour président un acteur comique », 20 minutes, 26 octobre 2015, URL https://www.20minutes.fr/monde/1716903-20151026-gu... (Page consultée le 2 avril 2018)

(2) L. C., « Guatemala: Comment le président humoriste Jimmy Morales va gouverner le pays », 20 minutes, 26 octobre 2015, URL https://www.20minutes.fr/monde/1717183-20151026-gu... (Page consultée le 2 avril 2018)

(3) K.S., « Au Guatemala, un président comique », Paris Match, AFP, 26 octobre 2015, URL http://www.parismatch.com/Actu/International/Au-Gu... (Page consultée le 2 avril 2018)

(4) FRANCE DIPLOMATIE, « Présentation du Guatémala », Ministère de l'Économique et des Finances, URL https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/gu... (Page consultée le 2 avril 2018)

(5) Loc. Cit.

(6) K.S., Op. Cit.

(7) Grandadam, Sabine, « Au Guatemala, l'ex-président Otto Pérez Molina jugé pour corruption », Courrier international 30 octobre 2017, URL https://www.courrierinternational.com/article/au-g... (Page consultée le 2 avril 2018)

(8) K.S., Op. Cit.

(9) BBC news, « Guatemala leader Jimmy Morales dismisses expenses furore », 23 janvier 2018, URL http://www.bbc.com/news/world-latin-america-42789249 (Page consultée le 2 avril 2018)

(10) Loc. Cit.

(11) PARANAGUA, Paulo A, « Le Guatemala mobilisé contre le président Jimmy Morales », LeMonde.fr, 21 septembre 2017, URL http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/09/21... (Page consultée le 2 avril 2018)

(12) AFP, « Au Guatemala, le président Morales plus fragilisé que jamais », l'express, 31 août 2017, URL https://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/au-guat... (Page consultée le 2 avril 2018)

(13) Loc. Cit.

(14) Loc. Cit.

(15) PARANAGUA, Paulo A, Op. Cit.

(16) Loc. Cit.

(17) AGUILAR, Denis, « Velásquez critica propuestas de reformas al financiamiento ilícito », La Hora, 5 avril 2018, URL http://lahora.gt/velasquez-critica-propuestas-de-r... (Page consultée le 2 avril 2018)

Dernière modification: 2018-04-17 13:25:30

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