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27 mars 2018

Israël : quand la gauche chute à droite


Mélodi Rouillard
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

décembre
2017
Annonce du président américain Donald Trump sur Jérusalem

mars
2015
Élections législatives en Israël

août
2014
Annonce d'un cessez-le-feu mettant fin à un conflit dans la bande de Gaza

janvier
2014
Décès de l'ex-premier ministre israélien Ariel Sharon

janvier
2013
Élections législatives en Israël

novembre
2012
Annonce d'un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas

janvier
2009
Intervention militaire israélienne dans la bande de Gaza

juillet
2006
Début d'un conflit entre le Hezbollah et Israël dans le sud du Liban

janvier
2003
Tenue d'élections législatives en Israël

février
2001
Élection en Israël d'un gouvernement dirigé par Ariel Sharon

septembre
2000
Début d'un deuxième soulèvement (intifada) en Palestine

octobre
1998
Signature des accords de Wye Plantation entre Israël et l'Autorité nationale palestinienne

novembre
1995
Assassinat du premier ministre israélien Yitzhak Rabin

septembre
1993
Signature d'un accord de paix israélo-palestinien à Washington

mars
1992
Attentat contre l'ambassade d'Israël en Argentine

décembre
1987
Début d'un soulèvement dans la bande de Gaza et en Cisjordanie

septembre
1984
Formation en Israël d'un gouvernement d'union nationale dirigé par Shimon Peres

juin
1982
Déclenchement de l'offensive israélienne « Paix en Galilée » au Liban

septembre
1978
Signature des accords de camp David entre Israël et l'Égypte

Les résultats des dernières élections législatives israéliennes de 2015 confirment une tendance politique lourde : la gauche recule au profit d'une droite plus solide. En effet, la coalition du premier ministre Benyamin Netanyahou renforce sa position au sein de l'unique chambre législative, la Knesset, avec plus d'une quarantaine de sièges (1). Pour sa part, la coalition de gauche la plus forte n'obtient que 24 sièges, une diminution considérable par rapport à ses performances précédentes (2). Pourtant, considérant l'augmentation importante du coût de la vie et les scandales répétitifs de l'actuel chef de gouvernement, plusieurs s'étonnent de constater la contre-performance de la gauche (3).

Une offre de gauche éclatée

Les partis qui forment la gauche en Israël sont multiples, même si l'essentiel de leurs idées se rejoignent. À la base, on les distingue par leur vision économique. Pendant que la droite soutient un néolibéralisme pur, la gauche se bat pour une meilleure justice sociale dans les domaines de l'éducation, la santé et des logements (4).

De plus, la question de la Palestine est un sujet central sur la scène politique israélienne. Chaque parti, qu'il soit de droite ou de gauche, doit établir sa position quant à la création d'un État palestinien. Les partis de gauche se positionnent généralement en faveur de la création de deux États cohabitant en paix (5).

Quels sont les partis de la gauche? Tout d'abord, on retrouve la coalition de l'Union sioniste. Celle-ci est composée du Parti travailliste et du parti Hatnuah et elle représente 24 des 120 sièges disponibles à la Knesset. Considéré de centre gauche, le Parti travailliste, un des partis fondateurs de l'État israélien, amasse le plus d'appuis dans cette coalition. Toutefois, cette formation est en déclin depuis 1995. À l'époque, on comptait plus de 200 000 personnes inscrites au parti (6). Aujourd'hui, ils ne sont plus que 50 000 (7).

Ensuite, plus à gauche on retrouve le parti Meretz. Dans les années 90, cette formation se considérait comme « sioniste humaniste » (8). De nos jours, on connaît le Meretz pour ses propositions politiques progressistes concernant les droits humains, l'économie et la justice (9). Cependant, depuis quelques années, le parti connaît des difficultés internes et externes : il remporte seulement 5 sièges en 2015.

Finalement, on retrouve la Liste unie (Joint List), une coalition formée de partis arabes et de partis plus radicaux de gauche tels que le parti Hadash, l'équivalent du parti communiste. En 2015, cette formation a enregistré sa plus grande victoire en remportant 13 sièges à la Knesset (10). Considérant sa mince influence à la chambre législative et la présence grandissante de la droite (ainsi que de l'extrême droite), il est de plus en plus difficile pour elle de faire valoir ses idées (11).

Colombe devenue faucon

À la lumière de la composition actuelle de la Knesset, on a tendance à percevoir Israël comme un État de plus en plus nationaliste, ultra-orthodoxe, conservateur et néo-libéral. Les plus récentes politiques de Netanyahou relativement à la colonisation des terres palestiniennes sont souvent montrées en exemple (12). Toutefois, au fil du temps, on a remarqué un glissement de l'axe idéologique vers la gauche. Plus concrètement, certaines idées qui étaient autrefois associées à l'extrême gauche sont maintenant populaires au sein de partis de tous les horizons (13).

En 2009, le premier ministre Benyamin Netanyahou s'est prononcé en faveur de la création de deux États (14). Au 20e siècle, seuls les groupes plus radicaux entretenaient un tel discours. La population aussi a suivi le mouvement. Les sondages montrent que 60 à 65 % des Israéliens sont en faveur de la création d'un État palestinien (15). On peut donc dire que l'opinion publique s'est déplacée d'elle-même à gauche. Pourtant, ce glissement n'a pas amené un changement dans la manière dont les citoyens israéliens se perçoivent (16).

Ce phénomène provoque quelques difficultés pour les partis de gauche, notamment en ce qui a trait à leur identification idéologique. Il devient de plus en plus difficile pour les partis progressistes d'assumer leur identité de gauche : plusieurs partis tendent donc à adopter des positions de droite qui font consensus au sein de la population afin d'aller chercher plus de votes (17). Membre du Parti travailliste et chef de l'Union Sioniste, Avi Gabbay est souvent accusé de vouloir séduire une partie de l'électorat de Netanyahou. Il s'est d'ailleurs montré très peu critique de la politique de colonisation du premier ministre (18). Par contre, cette tactique semble lui nuire. La gauche l'accuse de s'éloigner des positions traditionnelles du parti pour des fins électoralistes. En fin de compte, un sondage montre que seulement 19 % des répondants pensent qu'il ferait le meilleur premier ministre pour Israël (19).

Perte de confiance envers la gauche

Comment expliquer la difficulté qu'ont les partis de gauche en Israël à rallier le vote? Qu'est-ce qui fait qu'en 1992 la gauche recueillait 49 % des voix et seulement 29 % en 2009 (20)? Il s'agit tout de même d'une diminution de 20 points en 20 ans. Cette perte de popularité s'explique par de multiples facteurs.

Tout d'abord, les citoyens israéliens sont encore marqués par les nombreux revers des gouvernements de gauche lors des années 2000 : évacuation du Liban-Sud, échec des négociations au Camp David, irruption de la 2e intifada et multiplication des attentats-suicides (21). La succession de ces événements a notamment fait en sorte que la population israélienne a arrêté de croire en la réussite d'un processus de paix avec la Palestine. On a également associé à la gauche l'incapacité d'assurer la sécurité du pays (22).

Ensuite, en raison de ces insuccès politiques, la gauche se retrouve victime de ses propres idées. En fait, les Israéliens ont associé la valeur de la paix à la gauche et celle de la sécurité à la droite (23). Même si la population est toujours en faveur des négociations pour la paix, celle-ci les perçoit davantage de manière utopique. À vrai dire, un sondage sorti en février 2000 montre que 69 % de la population croit que les Palestiniens détruiraient Israël s'ils le pouvaient (24). Ainsi, en votant pour la droite, les citoyens ont choisi la sécurité comme leur principale priorité.

En outre, le fait que la gauche ne soit pas en mesure d'offrir l'alternative aux politiques de la droite favorise la montée de cette dernière. D'une part, malgré la multitude des partis de gauche, ceux-ci rivalisent davantage qu'ils ne collaborent. L'incohérence de leurs idées explique peut-être pourquoi ces partis refusent de s'unir. Quoi qu'il en soit, la gauche ne pourra jamais dominer si elle ne va pas chercher le vote arabe (25). Celui-ci représente tout de même 20 % de l'électorat total (26). Le contraire est aussi vrai. La Liste unie jouirait d'une influence plus grande en s'associant aux autres partis.

Finalement, pour les prochaines élections de 2019, les partis de gauche devront s'entendre sur un programme politique clair et qui se distingue de celui de la droite. Même si une partie de la population est insatisfaite par le néolibéralisme et l'ultranationalisme de leur gouvernement, présentement, la droite assure à ses yeux l'option la plus stable, solide et crédible politiquement (27).




Références:

(1) PERSPECTIVE MONDE, Élections législatives, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... page consultée le 23 mars 2018

(2) Loc. Cit.

(3) D. COHEN, David, Israël est-il une démocratie ? Huffington Post Québec, 13 mars 2018, http://quebec.huffingtonpost.ca/david-d-cohen/isra... page consultée le 18 mars 2018

(4) RADIO-CANADA, Les manifestants israéliens réclament plus de programmes sociaux, 13 août 2011, http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/526944/israel-... page consultée le 24 mars 2018

(5) ELECTIONS 2015, Israel's political parties, http://www.israelelection2015.org/parties/, page consultée le 23 mars 2018

(6) BEHAR, Nissim, Avi Gabbay élu à la tête du parti travailliste, Libération, 11 juillet 2017, http://www.liberation.fr/planete/2017/07/11/israel... page consultée le 20 mars 2018

(7) Loc. Cit.

(8) LEIBOVITZ, Liel, Meretz, Once the Beating Heart of the Israeli Left, No Longer Considers Itself a Zionist Party, Tablet Magazine, 3 novembre 2017, http://www.tabletmag.com/jewish-news-and-politics/... page consultée le 23 mars 2018

(9) MERETZ, The Story of Meretz, https://meretz.org.il/english/, page consultée le 23 mars 2018

(10) LE POINT, Israël : la difficile position des députés arabes à la Knesset, 12 février 2017, http://www.lepoint.fr/monde/israel-la-difficile-po... page consultée le 20 mars 2018

(11) Loc. Cit.

(12) L'EXPRESS, La colonisation des territoires palestiniens, https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moy... page consultée le 23 mars 2018

(13) GORDON, Evelyn, Israel's left-wing right wing, Commentary, 1er mars 2015, https://www.commentarymagazine.com/articles/israel... page consultée le 18 mars 2018

(14) PARIS, Gilles, Conflit israélo-palestinien : Trump met à mal la solution à deux États, Le Monde. 15 février 2017, http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/0... page consultée le 23 mars 2018

(15) GORDON, Evelyn, Op. Cit.

(16) Loc. Cit.

(17) THAROOR, Ishaan, A guide to the political parties battling for Israel's future, The Washington Post, 14 mars 2015, https://www.washingtonpost.com/news/worldviews/wp/... page consultée le 20 mars 2018

(18) Loc. Cit.

(19) Loc. Cit.

(20) COHEN, Samy, La dégauchisation d'Israël ? Les paradoxes d'une société en conflit, Politiques étrangères, https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2... page consultée le 23 mars 2018

(21) Loc. Cit.

(22) Loc. Cit.

(23) Loc. Cit.

(24) Loc. Cit.

(25) SHABI, Rachel, The left in Israel is its own ennemy, The Guardian, 21 janvier 2013, https://www.theguardian.com/commentisfree/2013/jan... page consultée le 18 mars 2018

(26) THAROOR, Ishaan, Op. Cit.

(27) SHABI, Rachel, Op. Cit.

Dernière modification: 2018-04-01 13:47:55

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