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10 avril 2018

Le fardeau de l'esclavage persiste en Mauritanie


Arnela Kovac
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

janvier
2003
Répression des islamistes en Mauritanie

juillet
1991
Référendum favorable à l'adoption d'une Constitution démocratique en Mauritanie

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

août
1979
Retrait de la Mauritanie du Sahara occidental

novembre
1975
Début de la « marche verte » au Sahara occidental

mai
1973
Fondation du Polisario au Sahara occidental

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

septembre
1961
Création de l'Union africaine et malgache

Le 9 novembre 1981, l'esclavage fut aboli en Mauritanie par l'ancien président Mohamed Khouna Ould Haidalla [1]. Ce pays a été le dernier au monde à avoir mis un terme à cette pratique. En 2007, le gouvernement avait voté une loi qui rend l'esclavage une pratique criminelle. Selon Amnistie internationale, « aux termes des instruments internationaux relatifs aux droits humains, l'esclavage se caractérise par l'exercice du droit de propriété sur une personne [2]. » Toutefois, près de 40 ans après l'abolition de l'esclavage, la Mauritanie enregistre encore aujourd'hui des cas de personnes ayant été utilisées comme esclaves. Il existe diverses données sur des cas d'esclavage, certaines estimations enregistrent entre 340 000 et 680 000 personnes, ce qui équivaut à 10 % et 20 % de la population [3].

Un esclavagisme moderne

L'esclavagisme en Mauritanie ne fait pas nécessairement référence à des personnes enchaînées. Au contraire, selon une ancienne esclave, Haby Mint Rabah, les personnes sont libres de mouvement. Toutefois, c'est en quelque sorte par manque d'éducation et de revenu que les esclaves sont enchainés à cette vie. N'ayant nulle part où aller, Haby Mint Rabah avait un seul devoir qui était celui de servir son maître blanc [4]. La Mauritanienne avait tenté de fuir à quelques reprises, mais finissait toujours par revenir servir ses maîtres. Selon les témoignages, cette pratique est historiquement ancrée dans la société mauritanienne qu'il devient difficile de commencer une nouvelle vie [5].

Bien que les esclaves ne soient pas enchainés, leurs conditions de vie demeurent difficiles. Selon un article de CNN, il arrive que des femmes esclaves soient violées pour être punies. Moulkheir Mint Yarba, une ancienne esclave, a vu son bébé mourir parce qu'il a été laissé dehors par ses maîtres alors qu'ils lui ont interdit de l'apporter avec elle pendant qu'elle travaillait [6]. D'autres esclaves sont frappés, humiliés et même torturés par leurs maîtres [7]. Toutefois, pour certains les conditions de vie peuvent s'avérer différentes. Par exemple, ayant été esclave toute sa vie, les maîtres de Boubacar Messaoud lui ont permis d'aller à l'école [8]. Grâce à cette aide, cet homme a fini par obtenir sa liberté et fonder l'association SOS-esclave.

Ce problème en Mauritanie s'avère similaire à celui des États-Unis avant l'adoption du 13e amendement sur l'abolition de l'esclavagisme en 1865. À cette époque, une fois de plus, les Noirs africains étaient utilisés comme main-d'œuvre dans la culture du coton sur les terres américaines [9]. Malgré l'adoption du 13e amendement, cette pratique n'a pas été complétement abolie. N'ayant aucune éducation et place où vivre, les esclaves restaient chez leurs maîtres. Selon le fondateur et président de l'Equal Justice Initiative, Bryan Stevenson, l'esclavagisme aux États-Unis n'a pas réellement été aboli en 1865, mais il a évolué au fil du temps [10].

Un gouvernement persécuteur

Selon Amnistie internationale, « le gouvernement continue de nier l'existence de l'esclavage alors que des milliers de personnes en sont encore victimes [11] ». Le gouvernement mauritanien ne semble pas exprimer un désir de lutter contre cette pratique. Selon le directeur du bureau régional pour Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale à Amnistie internationale, Alioune Tine, malgré l'abolition de l'esclavage il y a 40 ans, les autorités mauritaniennes semblent tolérer cette pratique encore présente [12].

Non seulement le gouvernement tolère l'esclavagisme, mais il persécute les militants qui le dénoncent. Selon un rapport publié par Amnistie internationale en mars 2018, des militants ont été arrêtés et même torturés pour avoir dénoncé l'esclavage. De plus, de nombreuses organisations anti-esclavagistes restent interdites par le gouvernement [13]. En avril 2017, lors d'une marche organisée par plusieurs jeunes militants dans la capitale Nouakchott, les autorités les ont violemment dispersés et 26 d'entre eux ont été arrêtés [14].

En décembre 2017, le président de la Mauritanie, Mohamed Ould Abdelaziz., s'est exprimé devant la presse. Abdelaziz «s'en prenait aux activistes de la lutte contre l'esclavage et ses séquelles [15]». Selon lui, cette pratique est le résultat de l'anarchie et du terrorisme qui dévastent la Mauritanie. Toutefois, l'activiste mauritanien Biram Dah Abeid a répondu au témoignage d'Ould Abdelaziz. Selon lui, le président cherche un bouc-émissaire afin d'attribuer la cause qui fait en sorte que l'esclavagisme est toujours présent dans le pays [16]. Toutefois, pendant plusieurs années, les noirs mauritaniens ont connu une vie de serviteur. Par conséquent, cette pratique demeure ancrée dans le pays.

Des luttes pas encore gagnées

Le gouvernement mauritanien entreprend peu d'actions pour lutter au problème de l'esclavage. Toutefois, le gouvernement a adopté en 2007 une loi rendant cette pratique criminelle. Selon la directrice de l'organisation Minority Rights Group International, Lucy Claridge, cette loi peut s'avérer inutile si le gouvernement ne fait rien pour l'appliquer [17]. Un article du Washington Post mentionne des sentences insuffisantes. Par exemple, Ahmed Ould El Hassine a été reconnu coupable par la Cour criminelle de Nouakchott. L'homme a reçu deux ans de prison et une amende de 4 700 $ pour avoir utilisé des esclaves et privé des jeunes garçons d'aller à l'école [18].

Il existe de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) qui poursuivent leur lutte contre l'esclavage. C'est le cas de l'ONG mauritanienne l'Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste. Celle-ci a déposé une plainte pour dénoncer l'esclavage et la torture à la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les formes modernes d'esclavage et également à la commission juridique de l'Union africaine (UA) [19].

Sur le plan international, des actions ont également été entreprises. En juin 2017, des avocats à Bruxelles ont aussi adressé une plainte aux Nations unies sur l'esclavage et à la commission juridique de l'UA. Selon, William Bourdon, avocat français de l'association mauritanienne Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) luttant contre l'esclavagisme, « il n'y a aucune volonté des autorités mauritaniennes de mettre fin à l'esclavage dans le pays [20] ». Pour les activistes mauritaniens, cette volonté d'agir de l'Europe sur la question de l'esclavagisme est historique. Le mauritanien Biram Dah Obeid espère obtenir une reconnaissance internationale de cette lutte qu'il livre depuis de nombreuses années avec l'organisation IRA [21].

La lutte contre l'esclavagisme est loin d'être terminée en Mauritanie. Des activistes mauritaniens espèrent que ce problème soit amené à l'ordre du jour de la Commission africaine des droits de l'Homme et qu'elle soit également discutée lors de la prochaine assemblée générale de l'Organisation des Nations unies à New York [22]. Toutefois, selon Amnistie internationale, avant que des actions soient entreprises sur le plan international, le gouvernement mauritanien doit accepter les militants anti-esclavagistes et reconnaître la lutte des défenseurs des droits humains [23]. Sans la volonté du gouvernement, il sera difficile de diminuer le nombre d'esclaves, voire même impossible d'éradiquer cette pratique.




Références:

[1] ALT, Jean-Claude, « L'esclavage en Mauritanie », Amnistie internationale, 2013, URL : http://journals.openedition.org/ilcea/1735, (consulté le 26 mars 2018)

[2] loc. cit.

[3] D.SUTTER, John, « Slavery's last stronghold », CNN, URL: http://www.cnn.com/interactive/2012/03/world/mauri... (consulté le 26 mars 2018)

[4] MEHDI, Yasmine, « La Mauritanie, ce pays d'Afrique où l'esclavage persiste », Le Devoir, 16 octobre 2017, URL :https://www.ledevoir.com/monde/afrique/510463/ce-... (consulté le 26 mars 2018)

[5] loc. cit.

[6] D.SUTTER, John, op. cit.

[7] MEHDI, Yasmine, op. cit.

[8] loc. cit.

[9] France.tv,« États-Unis : de l'esclavage à l'égalité des droits», URL : https://education.francetv.fr/matiere/epoque-conte... (consulté le 26 mars 2018)

[10] JOHNSON, Corey, «Etats-Unis. “L'esclavage n'a pas été aboli en 1865, il a évolué”», Courrier international, 8 juiller 2015, URL : https://www.courrierinternational.com/article/etat... (consulté le 26 mars 2018)

[11] Amnistie internationale, « Mauritanie. Les défenseurs des droits humains qui dénoncent la discrimination et l'esclavage sont de plus en plus réprimés», 21 mars 2018, URL : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2018/03/mau... (consulté le 26 mars 2018)

[12] loc. cit.

[13] loc. cit.

[14] loc. cit.

[15] ABEID, Biram Dah, «Esclavage en Mauritanie : Biram Dah Abeid répond à Mohamed Ould Abdelaziz», Jeune Afrique, 6 décembre 2017, ULR : http://www.jeuneafrique.com/499960/politique/escla... (consulté le 26 mars 2018)

[16] loc. cit.

[17] REZAIN, Jason, « Slavery is still alive in Mauritania. Can a new court ruling help change that?», The Washington Post, 7 février 2018, URl: https://www.washingtonpost.com/news/worldviews/wp/... (consulté le 26 mars 2018)

[18] loc. cit.

[19] VERDIER, Marie, « Une plainte contre l'esclavage en Mauritanie», La Croix, 23 mai 2017, URL : https://www.la-croix.com/Monde/Afrique/plainte-con... (consulté le 26 mars 2018)

[20] Radio France internationale, «Mauritanie: plaintes contre l'esclavagisme et la torture devant l'ONU et l'UA», 23 juin 2017, URL : http://www.rfi.fr/afrique/20170622-mauritanie-plai... (consulté le 26 mars 2018)

[21] MATESO, Martin, «Esclavage en Mauritanie: «L'Afrique reste somnolente», dénonce Biram Dah Abeid», Franceinfo, 29 mai 2017, URL : http://geopolis.francetvinfo.fr/esclavage-en-mauri... (consulté le 26 mars 2018)

[22] loc. cit.

[23] Amnistie internationale, op. cit.

Dernière modification: 2018-04-12 07:51:31

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