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9 avril 2019

L'Arménie sur la corde raide


Philippe Lacasse
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

octobre
2018
Ouverture du XVIIe Sommet de la Francophonie

avril
2018
Démission du président arménien Serzh Sargsyan

octobre
1999
Assassinat du premier ministre arménien Vazgen Sargsian

février
1998
Démission du président arménien Levon Ter-Petrossian

septembre
1996
Réélection de Levon Ter-Petrossian en Arménie

décembre
1991
Création de la Communauté des États indépendants

septembre
1991
Proclamation officielle d'indépendance de l'Arménie

août
1991
Proclamation d'indépendance de l'Azerbaïdjan

L'Arménie est un jeune pays qui a récemment refait surface et cherche sa place dans un monde aux pôles de puissance changeants. Ayant fait partie de l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) jusqu'à sa chute en 1991, l'Arménie est depuis lors dans un monde d'oppositions. Entre Russie et Europe, entre Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), elle tente de se faire une place dans ce monde qui lui est hostile. Dans cet article, il sera donc question des choix qui se présentent à l'Arménie en ce qui concerne sa politique étrangère ainsi que les conséquences de ses décisions.

Un jeune pays tourmenté

Pour commencer, ayant fait partie de l'URSS pendant 71 ans, ce petit pays n'avait pas besoin de s'inquiéter de sa défense, puisque celle-ci était assurée par cette superpuissance. Son indépendance apporte donc son lot de problèmes. Lorsque le pays se retrouve indépendant en 1991, le Haut-Karabagh, une région disputée entre l'Arménie et son voisin l'Azerbaïdjan, entre dans une période de conflit. Jusqu'en 1994, Bakou, la capitale de l'Azerbaïdjan, et l'Arménie sont plongées dans un conflit fratricide entre ces deux anciens membres de l'URSS. Chargé de trouver une solution au conflit dans la région, le groupe de Minsk réussit à imposer un cessez-le-feu entre les deux adversaires (1).

Dans le but de contrebalancer la puissance de son voisin oriental, Erevan, la capitale de l'Arménie, a choisi, au début des années 1990, de s'allier militairement avec la Fédération de Russie. Avec la participation d'autres anciens membres de l'Union soviétique, tels que la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan, ils forment l'OTSC. Ce traité vise la défense mutuelle des pays membres en cas d'une intervention militaire étrangère. En étant membre de cette organisation, l'Arménie cherche donc une protection de la part de la Russie face à l'Azerbaïdjan (2).

Un rapprochement avec l'OTAN, un éloignement de la Russie

La Russie a jusqu'à maintenant honoré le traité qu'elle a avec l'Arménie. En effet, 5000 troupes russes sont présentement stationnées en Arménie aux frontières de la Turquie et de l'Azerbaïdjan (3). Cela a de quoi rassurer l'Arménie, puisqu'aucun de ces pays n'oserait s'en prendre à son territoire sans craindre des représailles de la Russie. Pourtant, cette relation bilatérale ne semble pas tout à fait satisfaisante pour les Arméniens. Ceux-ci ont en effet récemment fait des avances à un autre groupe de défense commune : l'OTAN.

La coopération entre l'Arménie et l'OTAN remonte au début des années 1990. Lors des premières années de coopération entre l'OTAN et Erevan, celle-ci a adhéré au programme de partenariat pour la paix (PPP). Ce programme permet au pays partenaire de construire un rapport privilégié avec l'alliance, sans toutefois devenir membre (4). À partir de cette timide union, l'Arménie a par la suite pris la décision d'adhérer au plan d'action individuel pour le partenariat (IPAP). Ce lien approfondi avec l'OTAN signifie que l'Arménie est prête à faire avancer sa collaboration avec l'Organisation.

Cette relation consiste d'abord et avant tout en un partenariat au sein duquel l'OTAN aide l'Arménie à restructurer et à développer la puissance des forces arméniennes (5). Aussi l'OTAN vise à intégrer les forces arméniennes dans le but d'assurer l'interopérabilité de celles-ci avec des pays membres de l'alliance. De son côté, l'Arménie a contribué à plusieurs missions et opérations, notamment en Afghanistan et au Kosovo (6).

Le récent rapprochement entre l'OTAN et l'Arménie est également le résultat de la démission de l'ancien premier ministre pro-russe. Serge Sarkissian, le premier ministre arménien durant la dernière décennie, fut forcé à la démission par des manifestations ayant ébranlé le pays durant la dernière année. Il fut remplacé par Nikol Pashinyan, un centriste dont l'objectif est de maintenir une bonne relation avec la Russie, mais de développer également une meilleure coopération avec l'Union européenne (UE) et les États-Unis (7).

Un futur membre de l'OTAN et de l'UE?

Si l'on suit la tendance des pays ayant une feuille de route similaire à celle de l'Arménie, comme la Géorgie, les pays baltes ou encore la Pologne, il serait logique de croire que la prochaine étape pour le pays serait de joindre l'OTAN. Cela est toutefois simpliste et la situation dans la région est beaucoup plus complexe. En effet, bien que l'OTAN semble apprécier que l'Arménie accepte de jouer un plus grand rôle au sein de l'Alliance, un statut de membre n'est pas encore envisagé. L'envoyé du secrétaire général de l'OTAN, Robert Simmons, affirme que l'OTAN n'est pas en compétition dans la région, mais qu'elle comptait construire un partenariat constructif avec l'Arménie ainsi qu'avec d'autres membres de l'OTSC (8).

L'OTAN, elle, semble satisfaite de ce nouveau pied-à-terre dans le Caucase. Pour cette organisation, le Caucase est une région de plus en plus importante aux intérêts stratégiques de l'alliance, son espace aérien constituant un lien crucial entre les forces de la coalition en Afghanistan et les bases européennes (9).

Le rapprochement entre l'OTAN et l'Arménie a également causé un rapprochement entre l'Arménie et la Géorgie, qui elle aussi désire se rapprocher de l'OTAN et de l'UE au cours des dernières années. En fait la relation entre la Géorgie et l'OTAN mène petit à petit à croire que ce pays se joindra à l'alliance en tant que membre à part entière (10).

L'Arménie a toutefois nié catégoriquement rechercher un statut de membre dans l'une ou l'autre des organisations occidentales. En effet, le temps n'est tout simplement pas le bon pour l'Arménie et l'OTAN. L'une des raisons pour lesquelles cette relation est difficile est le fait que la Turquie est un membre de cette organisation. Non seulement les Arméniens conservent du ressentiment à l'égard de la Turquie à cause du génocide arménien perpétré il y a une centaine d'années, mais la Turquie a également promis de supporter l'Azerbaïdjan jusqu'au bout dans son conflit contre l'Arménie (11). Sans résolution du conflit avec l'Azerbaïdjan, la voie vers une potentielle adhésion à l'OTAN est close.

L'OTAN n'est pourtant pas la seule organisation majeure occidentale qui a resserré ses liens avec l'Arménie dans les dernières années. L'Arménie s'est également rapprochée de l'UE, ce qui a jeté un doute sur la participation à long terme du pays dans l'Union économique eurasienne (UEE) (12). L'UEE est une union économique semblable à l'UE, mais composée des mêmes membres que l'OTSC.

Enfin, l'Arménie est dans une situation plus que délicate. Elle compte sur la Russie pour la défendre, mais collabore avec l'OTAN. Elle fait également partie de l'UEE, mais vise de meilleures relations avec l'UE. Personne ne peut blâmer l'Arménie pour tenter de se frayer un chemin vers la prospérité et la sécurité dans une telle région du monde, mais il reste à voir si son jeu d'équilibriste portera des fruits dans les années à venir.

Médiagraphie

(1) OSCE, «Minsk group», URL [hyperlien] consulté le 11/04/2019

(2) Xinhua, «OSCE head reaffirms commitement to Armenia-Azerbaijan conflict resolution», 06/03/2019, URL [hyperlien] consulté le 11/04/2019

(3) Nikolai Litovkin, «Russia and Armenia to create joint defense force in Caucasus», Russia Beyond, 16/11/2016, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(4) OTAN, «Partnership for peace», 07/07/2017, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(5) OTAN,« Relations avec l'Arménie », 08/11/2018, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(6) Ibid.

(7) BBC news, « Armenia elections: PM Nikol Pashinyan wins by landslide », 10/12/2018, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(8) Samvel Martirosyan, «Armenia bets on Nato», Eurasianet, 10/03/2005, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(9) Ibid.

(10) Radio Free Europe, «Stoltenberg: Georgia will join NATO, and Russia can do nothing about it», 25/03/2019, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(11) Asbarez, «Turkish army chief vows continued support to Azerbaijan», Armenian national committee of America, 2015, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

(12) European council «EU relations with Armenia», 26/10/2018, URL [hyperlien] consulté le 07/04/2019

Autres références:

TASS, «Armenia is not seeking NATO membership, says acting PM», 10/12/2019, URL [hyperlien] consulté le 01/04/2019

Paul Goble, «Armenia's involvement with NATO helps it strenghten relations with Georgia», The Jamestown foundation, 31/07/2018, URL [hyperlien] consulté le 01/04/2019

Andreil Beketov, «Armenian PM urges NATO to send message to Azerbaijan: exclusive», Euronews, URL [hyperlien] consulté le 01/04/2019

Julien Zafiran, «La politique étrangère américaine en Arménie : naviguer à vue dans les eaux russes et s'affirmer dans une région stratégique» Hérodote, 2008, URL [hyperlien] consulté le 01/04/2019



Dernière modification: 2019-04-14 16:34:39

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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