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26 février 2019

Le passage du président serbe au Kosovo remémore les années sombres des Balkans


Axel Bonato
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

février
2008
Déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo

Lorsqu'un État s'émancipe très rapidement, il arrive souvent que ses dirigeants oublient de prendre en considération certains enjeux. Par exemple, la difficulté de faire coexister les différentes communautés qui doivent se regrouper pour ne former qu'un seul pays. C'est exactement ce qui est arrivé avec la Yougoslavie. Un siècle plus tard exactement, les conséquences se font encore ressentir lorsque le président de la Serbie fait un passage au Kosovo, les 8 et 9 septembre 2018.

Pour bien saisir l'importance du passage du président serbe au Kosovo, il faut s'attarder au passé commun des deux pays. Jusqu'en 1992, ceux-ci faisaient partie de la Yougoslavie, une fédération regroupant plusieurs États, tous situés dans l'actuelle région des Balkans. Au début des années 1990 cependant, la montée en puissance des différents mouvements nationalistes provoquèrent le démantèlement de la Yougoslavie et l'apparition de nouveaux pays (1).

Peu à peu, les États formant la Yougoslavie obtinrent leur indépendance dans un climat de guerre effroyable (2). Un de ces conflits opposa la Serbie à la province du Kosovo en 1998. Celui-ci souhaitait également obtenir son indépendance (3). C'est ce que l'on appelle aujourd'hui la guerre du Kosovo, un conflit ayant causé plus ou moins 13 500 morts entre Serbes et Kosovars (4).

À la suite de la guerre : la quasi-indépendance

De 1999 à 2008, le Kosovo est doté d'un statut indéterminé. « Toutefois, le 17 février 2008, le Kosovo déclare unilatéralement son indépendance, déclaration validée par la Cour internationale de Justice [...] (5) ».

Inévitablement, la Serbie n'allait pas reconnaître cette déclaration. En effet, la montée du nationalisme kosovar se heurte aux régions du nord du Kosovo majoritairement serbes (6). Depuis cette déclaration, la Serbie ne traite plus directement avec le Kosovo, qu'elle qualifie de « province autonome ».

Il a fallu attendre jusqu'en février 2013 pour que les présidents du Kosovo et de la Serbie se rencontrent pour la première fois (7). Cette rencontre a été le début d'une normalisation des relations entre les deux pays qui, quelques mois plus tard, concluaient une entente. Dans cette entente, la Serbie « renonça de facto à sa souveraineté sur sa [province] en échange de l'ouverture de négociations d'adhésion à l'Union européenne (8)», sans toutefois reconnaître l'indépendance du Kosovo.

Depuis cet accord, sans qu'il y ait eu de grands avancements dans le dossier des relations « serbo-kosovares », les deux pays n'avaient pas encore trouvé d'autres raisons de se tacler publiquement.

La réconciliation devient soudainement utopique

L'importance du passage du président serbe au Kosovo les 8 et 9 septembre 2018 était alors justifiée par le passé des deux pays. Si certains espéraient que la normalisation des relations entre le Kosovo et la Serbie s'active, ils ont été refroidis. Selon Jean-Baptiste Chastand, journaliste spécialisé sur l'Europe pour le journal Le Monde, « [La visite du président serbe] s'est transformée en une succession de provocations nationalistes, comme les Balkans en ont le triste secret (9) ».

Tout d'abord empêché de se rendre dans un village serbe par plusieurs centaines de vétérans de l'Armée de libération du Kosovo, le président serbe Aleksandar Vucic a été forcé de faire demi-tour (10). Une bien mauvaise manière de débuter sa visite qui, toujours selon Chastand, a eu un effet boule de neige. En effet, le président serbe a par la suite tenu un discours ponctué de déclarations nationalistes (11). Vucic a notamment eu l'audace d'honorer l'ancien président serbe Slobodan Milosevic. Cet homme, notamment jugé pour génocide et crimes contre l'humanité, n'était nul autre que le principal responsable du déclenchement des guerres de l'ex-Yougoslavie qui ont fait plus de 130 000 morts (12).

Aleksandar Vucic ne venait cependant pas au Kosovo que pour raviver les souvenirs d'une guerre meurtrière. Dans l'optique de défendre tous les Serbes du monde, son passage avait pour but « d'échanger les municipalités à majorité serbe du nord du Kosovo, au-delà de la ville divisée de Mitrovica, contre celles à majorité [soutenant le Kosovo] du sud de la Serbie [...] (13) ». Cette idée avait déjà été acceptée par les deux partis, laissant envisager un accord historique prévu à Bruxelles la journée même avant la visite de Vucic au Kosovo. Elle n'a cependant pas eu lieu, le président serbe refusant de rencontrer son homologue kosovar sous prétexte que « les conditions minimales pour parler aux représentants de Pristina [capitale du Kosovo] ne sont pas réunies aujourd'hui (14) ».

Cette visite du président serbe au Kosovo se résume donc à un double rendez-vous manqué avec les représentants kosovars dans la foulée de la rencontre annulée tout juste auparavant à Bruxelles. Un bien triste sort pour le président kosovar Hashim Thaci qui espérait profiter d'un nouvel accord pour redynamiser l'économie nationale.

Une économie kosovare qui souffre encore de la guerre

En plus de disposer d'un statut contesté à l'international, le Kosovar doit composer avec une économie qui peine à se développer (15). Avec 38 % de la population officiellement au chômage, l'activité économique du Kosovo est classée « faible » et son produit intérieur brut (PIB) par habitant se rapproche des pays les plus pauvres du continent européen (16).

Malgré une aide conséquente de l'Union européenne, les problèmes économiques demeurent nombreux : des infrastructures fragilisées par la guerre, un fort crime organisé, un manque de fiabilité du réseau électrique et un faible investissement dans les finances publiques (17).

Bref, un accord avec la Serbie n'aurait certainement pas nui à apaiser les tensions qui font rage dans le pays. Si les deux pays ne sont pas encore rendus au stade de dresser des partenariats économiques, surement qu'une réconciliation encouragerait les placements à l'étranger, les entreprises à s'émanciper et le gouvernement à pleinement s'occuper des dossiers relatifs à l'économie. Pour l'instant, les seules forces économiques du Kosovo demeurent la grande aide apportée par le Fonds monétaire international (FMI) et l'Union européenne, ses ressources naturelles étant très limitées (18).




Références:

(1) Chiclet, Christophe, Lutard, Catherine, Philippot, Robert, « Yougoslavie », Encyclopaedia Universalis, s.d., https://www.universalis.fr/encyclopedie/yougoslavi... consulté le 23 février 2019

(2) Chastand, Jean-Baptiste, « Le président serbe enterre un accord avec le Kosovo », Le Monde, publié le 10 septembre 2018, https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/09/10/l... consulté le 23 février 2019

(3) Ibid.

(4) Semo, Marc, Vitkine, Benoît, « Kosovo-Serbie : un échange de territoires fondé sur des critères purement ethniques inquiète », Le Monde, publié le 21 septembre 2018, https://www.lemonde.fr/international/article/2018/... consulté le 23 février 2019

(5) Verdier, Marie, « La liste des victimes de la guerre du Kosovo rendue publique », La Croix, publié le 14 décembre 2014, https://www.la-croix.com/Actualite/Europe/La-liste... consulté le 23 février 2019

(6) Landry, Vivianne, « Indépendance du Kosovo : casse-tête international », Huffingtonpost, publié le 3 juillet 2016, https://quebec.huffingtonpost.ca/monde68/independa... consulté le 23 février 2019

(7) Équipe de Perspective Monde, « Déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo », publié le 6 juillet 2016, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... consulté le 23 février 2019

(8) S.A., « Serbia and Kosovo : Inching closer », The Economist, publié le 2 février 2013, https://www.economist.com/europe/2013/02/02/inching-closer, consulté le 23 février 2019

(9) Mével, Jean-Jacques, « Belgrade sacrifie le Kosovo sur l'autel de l'Europe », Le Figaro, publié le 19 avril 2013, http://www.lefigaro.fr/international/2013/04/19/01... consulté le 23 février 2019

(10) Chastand, Jean-Baptiste, op. cit.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

(13) Ibid.

(14) Chastand, Jean-Baptiste, Stroobants, Jean-Pierre, « Coup d'arrêt aux négociations entre le Kosovo et la Serbie », Le Monde, 7 septembre 2018, https://www.lemonde.fr/europe/article/2018/09/07/c... consulté le 23 février 2019

(15) S.A., « Serbia and Kosovo : Inching closer », op. cit.

(16) Équipe de redaction, « Le Kosovo s'enlise dans la pauvreté », Le Courrier des Balkans, publié le 24 août 2012, https://www.courrierdesbalkans.fr/le-kosovo-s-enli... consulté le 24 février 2019

(17) S.A, « Serbia and Kosovo: Inching closer », op. cit.

Équipe de redaction, « Kosovo: Le contexte économique », Expert Comptable international, publié en septembre 2018, http://www.expert-comptable-international.info/fr/... consulté le 24 février 2019

(18) Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères « Présentation du Kosovo », France Diplomatie, publié le 18 décembre 2017, https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/ko... consulté le 24 février 2019

Dernière modification: 2019-03-04 07:55:54

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