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28 novembre 2018

La fin de l'État islamique?


Gabriel Grégoire-Mailhot
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

octobre
2019
Intervention militaire turque dans le nord de la Syrie

avril
2018
Frappes américaines, britanniques et françaises sur la Syrie

décembre
2015
Fin d'une année record pour le nombre de déplacés dans le monde

août
2013
Utilisation d'armes chimiques à Ghouta, en Syrie

mars
2011
Intensification de la contestation en Syrie

février
2005
Assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafiq Hariri

juin
2000
Décès du président syrien Hafez el-Assad

octobre
1989
Signature de l'accord de Taëf sur la paix au Liban

juin
1982
Déclenchement de l'offensive israélienne « Paix en Galilée » au Liban

février
1982
Début d'un conflit entre l'armée syrienne et les Frères musulmans à Hama

octobre
1973
Début du premier «choc pétrolier»

octobre
1973
Déclenchement de la guerre du Kippour au Moyen-Orient

avril
1971
Proclamation de l’Union des Républiques arabes

mars
1971
Accession de Hafez el-Assad à la présidence de la Syrie

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

juin
1967
Début de la guerre des Six jours au Moyen-Orient

février
1966
Renversement du gouvernement en Syrie

janvier
1958
Proclamation de la création de la République arabe unie

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

Lors du traditionnel discours sur l'état de l'Union, en janvier 2018, le président américain Donald Trump affirme que la coalition pour combattre l'État islamique (EI) a réussi à libérer pratiquement 100 % du territoire qu'administrait ce groupe terroriste (1). En effet, le groupe avait réussi à prendre possession de nombreux territoires, entre autres en Syrie et en Irak, à cause de l'instabilité dans certaines régions. Est-ce que la reprise de ces territoires par la coalition laisse présager la fin de l'EI ? De nombreux attentats terroristes récents permettent d'en douter, comme celui revendiqué par l'EI qui a touché des civils à Kaboul le 12 novembre 2018 (2).

Instauration du califat et apogée de l'État islamique

L'État islamique est une organisation salafiste djihadiste, qui a donc une interprétation plus fondamentale des textes fondateurs de l'islam. L'idéologie salafiste rejette les jurisprudences et autres additions faites à l'interprétation des textes fondateurs (3). Le groupe prône donc un retour aux racines de l'islam à l'époque du prophète Mahomet. L'EI est aussi un groupe djihadiste, ce qui signifie que pour atteindre son objectif d'instaurer le califat il soutient l'utilisation de la violence contre ceux qu'il considère être les ennemis de l'Islam.

L'organisation s'est développée pendant les années 2000 en unissant plusieurs groupuscules et tribus pour former l'État islamique d'Irak. Cependant, elle est devenue plus médiatisée et connue sur la scène internationale pendant sa participation à la guerre civile en Syrie, où elle est devenue l'État islamique en Irak et au Levant. Par la suite, celui-ci deviendra simplement l'État islamique. Le 29 juin 2014, son leader, Abu Bakr al-Baghdadi, déclare le califat sur un quadrilatère qui s'étend sur une grande partie de l'Irak et la Syrie (4). À son apogée, en 2014 et 2015, l'EI contrôlait de vastes territoires qui regroupaient près de 10 millions de personnes (5).

L'État islamique a une stratégie de conquête locale, afin de solidifier et étendre son califat (6). Le groupe profite de l'instabilité en Irak et en Syrie pour effectuer une percée que des groupes, comme Al-Qaïda, n'ont jamais réussie. Cela lui permet d'obtenir une crédibilité auprès des djihadistes et islamistes radicaux à l'internationale. Aussi, le groupe combine à cette stratégie de conquête locale une stratégie de terreur à l'internationale, via des attentats terroristes à l'instar d'Al-Qaïda. L'État islamique a commis ou revendiqué plusieurs attentats sur le territoire irakien et syrien ainsi que plus généralement partout à travers le monde.

Une expansion fulgurante, puis une débâcle

En ce qui a trait au territoire, l'État islamique a réussi à prendre possession d'une grande part de l'Irak et de la Syrie en 2015. Cependant, l'organisation n'est pas en mesure de garder le contrôle de ce territoire et de résister aux attaques de la coalition internationale. Ainsi, en mars 2018, la coalition dirigée par les États-Unis affirme avoir libéré 98 % du territoire que l'EI avait conquis (7). À ce jour, l'État islamique contrôle seulement quelques villages et petits territoires. En octobre 2017, même Raqqa, qui est l'une des dernières grandes villes sous le contrôle du groupe terroriste, est reprise par la coalition. Cette ville syrienne était la capitale désignée du califat.

Un effet important sur l'État islamique est la perte d'attraction d'effectifs provoquée par la perte de pratiquement tout le territoire qu'elle contrôlait. En effet, lorsqu'elle possédait un territoire relativement bien établi, l'organisation pouvait compter sur des personnes de partout dans le monde qui voyageaient pour joindre ses rangs. En ce sens, approximativement 27 000 étrangers auraient joint le groupe depuis 2011 (8). Ainsi, l'absence d'un territoire clairement défini pourrait limiter sa capacité à attirer des effectifs de l'étranger et donc à rétablir ses forces.

Le nerf de la guerre : l'argent

Toujours en lien avec les pertes territoriales de l'État islamique, les sources de revenus se sont amoindries depuis qu'il ne contrôle pratiquement plus aucune ville. En effet, les taxes et redevances, qui représentaient 800 millions de dollars en revenus en 2015, ont fondu de 50 % en 2016 (9). C'est le même constat pour les revenus liés au pétrole qui représentaient 550 millions de dollars en 2015 et seulement 250 millions en 2016 (10). De ce fait, les moyens financiers du groupe ont grandement diminué.

Cependant, les dépenses de l'organisation ont aussi été réduites, depuis qu'elle n'administre plus un territoire particulièrement important. Effectivement, elle devait s'acquitter de l'administration de son califat, ce qui représentait des coûts significatifs. Comme l'explique un politologue spécialisé dans le contre-terrorisme, Colin P. Clarke, « [l]a chute du pseudo-gouvernement a signé la fin des dépenses liées à la santé, à l'éducation, aux salaires des employés municipaux et à la création d'emplois publics (collecte des déchets, assainissement) (11) ». Cette réduction des dépenses pourrait permettre au groupe terroriste de rester viable à long terme malgré des revenus beaucoup plus faibles.

Par rapport au financement, le groupe peut se fier pour un moment aux réserves qu'il a accumulées. Par exemple, il aurait réussi à faire sortir près de 400 millions de dollars de l'Irak et de la Syrie récemment (12). Ensuite, il peut se tourner vers ses anciennes sources de revenus qui sont plus classiques pour les organisations terroristes. Par exemple, le groupe peut continuer certaines pratiques qui ne nécessitent pas un territoire, comme l'extorsion, les enlèvements et des trafics divers.

Effondrement complet ou retour aux sources ?

Face aux récentes défaites et pertes territoriales, l'EI ne peut pas aspirer à remettre en place son califat à l'heure actuelle. Assurément, les pertes majeures d'effectifs et financières sont des freins dans l'atteinte de cet objectif. De plus, l'absence d'un soulèvement de l'ampleur du printemps arabe fait en sorte que la conjoncture ne favorise pas la réémergence du califat. Cependant, ce groupe n'est pas voué à disparaitre pour autant. En se réorganisant, il peut continuer à commanditer des attaques terroristes sporadiques tout en cachant ses têtes dirigeantes à l'abri des attaques de la coalition. En ce sens, l'établissement d'un califat avait l'avantage d'offrir une cible clairement définie pour la coalition contre l'État islamique.

Considérant la réorganisation actuelle de l'EI, un changement de stratégie semblerait nécessaire du côté de la coalition. Maintenant qu'une grande part des effectifs du groupe ont été neutralisés, il apparait que pour l'empêcher de resurgir, la coalition devrait s'attaquer aux causes plutôt qu'aux conséquences. En effet, en tentant de réduire la propagation d'idées radicales et en favorisant l'émergence d'idées plus modérées, les groupes terroristes, comme l'EI, vont perdre leur capacité à recruter de nouveaux membres (13).

Finalement, considérant l'aspect pratiquement inatteignable des groupes terroristes lorsqu'ils ne contrôlent pas un territoire défini, des experts soutiennent que la négociation pourrait s'avérer une option à considérer. Car dans son état actuel, le groupe EI pourra se maintenir dans le temps et faire des attaques terroristes, à l'instar d'Al-Qaeda, pour ressurgir éventuellement. Face à ce constat, la négociation pourrait permettre de réduire la dangerosité du groupe et, combinée à des programmes de déradicalisation, permettre de l'enrayer progressivement (14).




Références:

(1) The White House, « President Donald J. Trump's State of the Union Address », 30 janvier 2018, URL https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/pr... (consulté le 18 novembre 2018)

(2) Le Figaro et AFP, « L'EI revendique l'attentat suicide à Kaboul », Le Figaro, 12 novembre 2018, URL http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/11/12/97001... (consulté le 18 novembre 2018)

(3) STEED, Brian L., « ISIS : An Introduction and Guide to the Islamic State », ABC-CLIO, 2016, 36-37.

(4) COLLARD, Rebecca, « What We Have Learned Since ISIS Declared a Caliphate One Year Ago », Time, 25 juin 2015, URL http://time.com/3933568/isis-caliphate-one-year/ (consulté le 18 novembre 2018)

(5) BBC, « Islamic State and the crisis in Iraq and Syria in maps », 28 mars 2018, URL https://www.bbc.com/news/world-middle-east-27838034 (consulté le 18 novembre 2018)

(6) DE BARROS, Edern,« La stratégie territoriale de l'État islamique : un califat sans frontière », Contrepoints, 19 août 2017, URL https://www.contrepoints.org/2017/08/19/231084-la-... (consulté le 18 novembre 2018)

(7) BBC, op.cit.

(8) KIRK, Ashley, « Iraq and Syria: How many foreign fighters are fighting for Isil? », The Telegraph, 24 mars 2016, URL https://www.telegraph.co.uk/news/2016/03/29/iraq-a... (consulté le 18 novembre 2018)

(9) BOITTIAUX, Pascaline, « L'État islamique perd revenus et territoires », Statista, 10 juillet 2017, URL https://fr.statista.com/infographie/10189/letat-is... (consulté le 18 novembre 2018)

(10) loc. cit.

(11) P. CLARK, Colin, « L'organisation État islamique a perdu son territoire, mais prépare déjà son retour en force », Slate, 22 octobre 2018, URL http://www.slate.fr/story/168545/etat-islamique-da... (consulté le 18 novembre 2018)

(12) MANSOUR, Renad et Hisham Al-Hashimi, « ISIS Inc. », Foreign Policy, 16 janvier 2018, URL https://foreignpolicy.com/2018/01/16/isis-inc-isla... (consulté le 18 novembre 2018)

(13) ABDELILLAH, Bendaoudi, « After the “almost 100 percent” Defeat of ISIS, What about its Ideology? », Al Jazeera, 8 may 2018, URL http://studies.aljazeera.net/en/reports/2018/05/10... (consulté le 18 novembre 2018)

(14) CRENSHAW, Martha, « Time for Peace Talks With ISIS and Al Qaeda? », Foreign Policy, 19 septembre 2018, URL https://foreignpolicy.com/2018/09/19/time-for-peac... (consulté le 18 novembre 2018)

Dernière modification: 2018-12-03 07:54:26

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