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19 novembre 2019

Le Mexique débordé face à la crise migratoire du Triangle du Nord


Eva Frédérique Gnékibo
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juillet
2018
Élection d’Andrés Manuel Lopez Obrador à la présidence du Mexique

septembre
2017
Tremblement de terre dévastateur au Mexique

juillet
2012
Élection d'Enrique Pena Nieto à la présidence du Mexique

juin
2009
Confirmation d'une pandémie de grippe A (H1N1) par l'OMS

juillet
2006
Élection de Felipe Calderon à la présidence du Mexique

juillet
2000
Élection de Vicente Fox à la présidence du Mexique

janvier
1994
Début du soulèvement des Indiens du Chiapas, au Mexique

décembre
1992
Signature de l'Accord de libre-échange nord-américain

juillet
1988
Élection de Carlos Salinas de Gortari à la présidence du Mexique

septembre
1985
Tremblement de terre meurtrier au Mexique

juillet
1982
Élection de Miguel de la Madrid Hurtado à la présidence du Mexique

août
1980
Signature du traité de Montevideo entre les pays de l'Alalc

juin
1975
Ouverture d'une conférence internationale sur les femmes à Mexico

octobre
1968
Répression d'une manifestation étudiante sur la Place des trois cultures à Mexico

février
1960
Signature du traité de Montevideo créant l'Association de libre-échange de l'Amérique latine

décembre
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

mars
1948
Création de l'Organisation des États américains

septembre
1947
Signature du Traité interaméricain d'assistance réciproque à Rio de Janeiro

Le 3 octobre 2018, l'ex-député, journaliste et activiste hondurien Bartolo Fuentes lance une « caminata del migrante », soit une marche du migrant, grâce à un « flyer » posté sur les médias sociaux (1). Partie le 12 octobre 2018 de San Pedro Sula, une ville située dans le nord-ouest du Honduras, la marche du migrant semble être une conséquence de la pauvreté et de l'insécurité croissante au Honduras (2). Au départ, environ 160 personnes ont répondu à l'appel. Au fur et à mesure, le convoi est rejoint par plus de 1000 personnes. La destination de ce premier convoi est Tijuana au Mexique, une ville frontière avec les États-Unis, mais aussi une des mieux gardées (3).

Depuis, le phénomène connu sous le nom de « caravane des migrants » a défrayé la chronique et déclenché les foudres du président américain Donald Trump. Par ailleurs, ces caravanes ne sont plus seulement issues du Honduras, elles proviennent également des deux autres pays du Triangle du Nord, soit le Guatemala et le Salvador (4). En 2018, on estime que le nombre de personnes ayant participé à ces caravanes varie entre 8000 et 10 000 (5).

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador, dit AMLO, qui durant sa campagne semblait favorable aux migrants, est désormais forcé de durcir le ton sous la pression américaine et face aux défis que représente cette immigration de masse.

Partir pour survivre

Depuis 2014, des crises migratoires secouent l'Amérique du Sud et l'Amérique centrale. Pour ces migrants, en particulier ceux issus du Triangle du Nord, le Mexique est le dernier point de passage qui conduit au rêve américain (6). La frontière de 3144 km qu'il partage avec les États-Unis fait du Mexique un point d'accès privilégié à ce pays (7).

Pourtant, sur ces routes les migrants sont livrés à eux-mêmes, à la merci des passeurs, des gangs et autres personnes qui voudraient abuser de leur vulnérabilité. À cela s'ajoutent les tensions qui règnent au sein des caravanes et l'incertitude quant à la réussite de l'initiative. Néanmoins, pour ces migrants revenir sur leurs pas ne semble pas être une option (8).

Malgré une croissance économique de 5 % en 2017, le Honduras est le 27e pays le plus pauvre au monde (9). De 2010 à 2019, on estime que plus de 60 % de la population vit chaque année en dessous du seuil de pauvreté (10). En 2018, près d'un habitant sur cinq en zones rurales est en situation d'extrême pauvreté, autrement dit un habitant sur cinq dans ces zones vit avec moins de 1,90 $ par jour (11). Le chômage et la violence sont le lot quotidien des Honduriens. En 2015, le taux d'homicides est de 63,8 pour 100 000 habitants (12). Bien qu'il soit élevé, ce taux marque une amélioration dans un pays où le taux d'homicide a culminé à 93,2 en 2011 (13).

Au Salvador, « 40,7 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, 11,3 % sont en situation de pauvreté extrême (14) ». Le Salvador est parfois considéré comme un des pays les plus dangereux au monde. Le taux de criminalité est de 41 pour 100 000 personnes (15). Les gangs, principalement le MS 13 et les Barrio 18, y sont légion (16).

Le Guatemala n'est pas non plus épargné par les maux qui minent ses voisins. Chômage, insécurité et pauvreté font partie de la réalité des Guatémaltèques (17). À ces maux s'ajoutent la crainte des gangs, la corruption, le manque flagrant d'institutions sanitaires et sociales, la délinquance ainsi que la traite des personnes.

En outre, les problèmes environnementaux viennent alourdir le fardeau de ces populations. L'Amérique centrale est frappée par une vague de sécheresses qui a pour conséquences la perte des récoltes et de graves pénuries d'eau (18). Les conséquences se font sentir dans des villes comme Tegucigalpa où l'eau potable n'est disponible que tous les quatre jours (19). Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), plus de 160 000 personnes dans la région ont déjà bénéficié d'une aide alimentaire d'urgence pour combler les pertes subies. Cet organisme prévoit aider 700 000 personnes de plus dans les mois à venir si la situation se poursuit. Ces phénomènes poussent les agriculteurs de subsistance à l'exode, d'abord rural, ensuite international afin de trouver un emploi et faire vivre leurs familles (20).

Sans être exhaustives, ces raisons permettent d'expliquer les motivations de ces populations et l'attrait pour le pays de l'Oncle Sam. Ils espèrent y trouver de meilleures conditions de vie et d'emploi, loin de la terreur vécue dans leurs pays d'origine. C'est aussi ce qui explique le choix de Tijuana comme destination. Les migrants privilégient les voies d'entrées officielles, de sorte à pouvoir s'installer par la suite sans craindre d'être déportés en raison d'une présence illégale sur le territoire (21). Une crainte de plus en plus fondée en raison des politiques d'immigration restrictives annoncées par Donald Trump.

Entre le marteau et l'enclume

Le Mexique tente tant bien que mal de contenir cet afflux d'immigrants sur son territoire. L'administration d'AMLO privilégie des mesures qui, à long terme, permettraient de garder les migrants et de les intégrer à la société mexicaine. Pour ce faire, le gouvernement propose le visa humanitaire qui permet aux migrants d'occuper un emploi et de bénéficier d'avantages sociaux en attendant la régularisation de leur situation (22).

Le président mexicain prévoit également la mise en place de projets agro-industriels afin d'employer la main-d'œuvre issue d'Amérique centrale. Dans le même souffle, AMLO souhaite créer des zones franches où le salaire serait haussé et la TVA baissée afin d'attirer la main-d'œuvre centraméricaine et la dissuader de vouloir franchir la frontière vers le nord (23).

Malgré ces mesures ambitieuses, les réalités du terrain freinent la bonne volonté du Mexique. Les taux d'homicides des États du sud, États où sont concentrés les migrants, sont supérieurs à la moyenne nationale et ne cessent de grimper (24). Ainsi, les migrants au Mexique font face à quelques différences près aux mêmes difficultés qu'ils fuient.

Par ailleurs, un ressentiment s'apparentant à la xénophobie nait au sein de la population mexicaine, en particulier celle des États du sud comme le Chiapas, Oaxaca, Tabasco, Sonora ou encore Coahuila (25). Cette dernière se sent délaissée par les autorités publiques au profit des migrants et des demandeurs d'asile. Ce sentiment pousse ses habitants à demander que soit construit un mur à la frontière afin de limiter la venue des migrants (26).

De plus, on soupçonne que des membres de gangs se dissimulent au sein des caravanes afin d'entrer librement au Mexique, ce qui accroit la méfiance envers les Centraméricains (27).

En outre, la gestion de la crise migratoire alourdit l'administration mexicaine, tant pour les États qu'au palier fédéral. Par exemple, le gouvernement a dû mettre en place des bureaux de procureurs locaux ainsi qu'une unité fédérale pour répondre aux cas d'agressions sexuelles envers les migrantes (28). Un autre défi pour le Mexique, pour qui le problème risque de s'accentuer.




Références:

(1) DE GRAFFENRIED, Valérie, « Les hommes derrière la caravane de migrants », Le Temps, 4 décembre 2018, https://www.letemps.ch/monde/hommes-derriere-carav... page consultée le 15 novembre 2019

(2) LEPRINCE, Jean-Michel, « C'est pour fuir le désespoir que des milliers de migrants quittent le Honduras », Radio-Canada, 12 novembre 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1135025/carav... page consultée le 15 novembre 2019

(3) DE GRAFFENRIED, Valérie, Op. cit.

(4) LEPRINCE, Jean-Michel, Op. cit.

(5) Amnesty International, Informations essentielles sur les caravanes de migrants et de réfugiés en route pour les États-Unis, 16 novembre 2018, https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2018/11/key... page consultée le 15 novembre 2019

(6) FOUR, Jean-Marc, « La vraie crise migratoire est en Amérique Latine, pas en Europe », France-inter, 27 août 2018, https://www.franceinter.fr/emissions/la-chronique-... page consultée le 10 novembre 2019

(7) LEPARMENTIER, Arnaud, « 5 choses à savoir sur le mur à la frontière Mexique-Etats-Unis que Trump veut étendre », Le Monde, 18 janvier 2019, https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2019/... page consultée le 15 novembre 2019

(8) CLOT, Jean, VELASCO, Germán Martínez, « Derrière les caravanes de migrants d'Amérique centrale, des pays à bout de souffle », The Conversation, 2 décembre 2018, http://theconversation.com/derriere-les-caravanes-... page consultée le 15 novembre 2019

(9) CHABAS, Charlotte, « Le Honduras, un pays “pris en étau entre pauvreté extrême et ultraviolence” », Le Monde, 23 octobre 2018, https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2018/10/2... page consultée le 15 novembre 2019

(10) La Banque mondiale, Ratio de la population pauvre en fonction du seuil de pauvreté national (% de la population) - Honduras, 2018, https://donnees.banquemondiale.org/indicator/SI.PO... page consultée le 15 novembre 2019

(11) CHABAS, Charlotte, Op. cit.

(12) Loc. cit.

(13) Loc. cit.

(14) AFPQC2, « Le Salvador, miné par la pauvreté et la criminalité », Huffpost, 31 janvier 2014, https://quebec.huffingtonpost.ca/2014/01/31/le-sal... page consultée le 15 novembre 2019

(15) Loc. cit.

(16) GARNIER, Christophe-Cécil, « Le Salvador a célébré son premier jour sans meurtre depuis plus de 2 ans », Slate, 3 août 2019, http://www.slate.fr/story/180372/salvador-celebre-... page consultée le 15 novembre 2019

(17) CLOT, Jean, VELASCO, Germán Martínez, Op. cit.

(18) L'OBS AVEC AFP, « La sécheresse frappe l'Amérique centrale menacée par El Niño », L'OBS, 16 mars 2019, https://www.nouvelobs.com/topnews/20190316.AFP2895... page consultée le 15 novembre 2019

(19) Loc. cit.

(20) ONU INFO, Amérique centrale : le PAM va aider 700 000 personnes dans le « couloir de la sècheresse », 9 août 2019, https://news.un.org/fr/story/2019/08/1049421, page consultée le 15 novembre 2019

(21) DE GRAFFENRIED, Valérie, Op. cit.

(22) HOUEIX, Romain, « Au Mexique, Lopez Obrador impulse une nouvelle politique d'accueil des migrants », France 24, 24 janvier 2019, https://www.lapresse.ca/international/amerique-lat... page consultée le 15 novembre 2019

(23) Loc. cit.

(24) INTERNATIONAL CRISIS GROUP, « La frontière sud du Mexique : sécurité, violence et migration à l'ère de l'atout », International crisis group, 9 mai 2018, https://www.crisisgroup.org/latin-america-caribbea... page consultée le 15 novembre 2019

(25) Loc. cit.

(26) Loc. cit.

(27) Loc. cit.

(28) Loc. cit.

Médiagraphie

AGENCE FRANCE-PRESSE, « La “caravane” de migrants honduriens entre de force au Mexique », Radio-Canada, 19 octobre 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1130820/polit... page consultée le 15 novembre 2019

AGENCE FRANCE-PRESSE, « La caravane des migrants se disloque au Mexique, faute d'entrer aux États-Unis », Radio-Canada, 2 décembre 2018, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1139448/carav... page consultée le 15 novembre 2019

DE GRAFFENRIED, Valérie, « A Tijuana, des tensions agitent la caravane », Le Temps, 2 décembre 2018, https://www.letemps.ch/monde/tijuana-tensions-agit... page consultée le 15 novembre 2019

DE GRAFFENRIED, Valérie, « A Tijuana, la désillusion des migrants », Le Temps, 29 novembre 2018, https://www.letemps.ch/monde/tijuana-desillusion-migrants, page consultée le 15 novembre 2019

Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Des milliers de gens fuient la violence des gangs dans le nord de l'Amérique centrale, 8 avril 2019, https://www.unhcr.ca/fr/news/des-milliers-de-gens-... page consultée le 15 novembre 2019

LELIÈVRE, Adrien, « Tout comprendre à la crise des migrants honduriens », Les Echos, 23 octobre 2018, https://www.lesechos.fr/monde/ameriques/tout-compr... page consultée le 15 novembre 2019

Dernière modification: 2019-11-24 14:08:36

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