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23 septembre 2006

Le règlement de la question palestinienne est-il la clé de la stabilité au Liban ?


Nadine Khoury
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

novembre
2015
Attentats terroristes au Liban

juillet
2006
Début d'un conflit entre le Hezbollah et Israël dans le sud du Liban

février
2005
Assassinat de l'ex-premier ministre libanais Rafiq Hariri

octobre
2002
Ouverture du neuvième Sommet de la Francophonie

mars
1992
Attentat contre l'ambassade d'Israël en Argentine

octobre
1989
Signature de l'accord de Taëf sur la paix au Liban

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

octobre
1983
Attentat meurtrier au Liban contre des troupes américaines et françaises

juin
1982
Déclenchement de l'offensive israélienne « Paix en Galilée » au Liban

avril
1975
Déclenchement d'une guerre civile au Liban

août
1967
Ouverture d'un sommet des pays arabes à Khartoum

septembre
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

juillet
1958
Intervention de troupes américaines au Liban

avril
1955
Ouverture d'une conférence internationale à Bandoeng

janvier
1948
Entrée en vigueur de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce

Le règlement de la question palestinienne est certes une condition sine qua non à la stabilité du Liban, mais il n'est ni l'unique cause, ni le remède magique pour parvenir à cette fin. Le climat politique houleux au Liban est avant tout le triste résultat de la faiblesse, du manque de cohésion et de l'immaturité de l'État libanais. Ces lacunes, qui se traduisent par son impuissance militaire et son incapacité à contrôler le mouvement politique chiite du Hezbollah, sont ainsi à l'origine de la crise qui a secoué le Liban à l'été 2006.

Une profonde fracture intercommunautaire révélée par la guerre civile de 1975

La faiblesse et l'immaturité de l'État libanais ont été dévoilées au grand jour en 1976 lorsque Washington a confié à la Syrie la tutelle de l'État libanais au début de la guerre civile qui ravagea le pays pendant quinze ans (1975-1990). Or, identifier l'arrivée massive des réfugiés palestiniens comme unique cause de la guerre civile serait un raccourci simpliste, dégageant les Libanais de leurs responsabilités dans cette guerre (1). La situation a plutôt révélé une profonde fracture intercommunautaire qui plonge ses racines dans la formation de l'État libanais en une mosaïque culturelle, en moyeu et rayon autour d'une identité maronite partagée par moins d'un tiers de la population libanaise. Celle-ci était composée en outre de musulmans sunnites (22,4%), de musulmans chiites (19,6%), de druzes (6,8%), de grecs orthodoxes (9,7%) et de grecs catholiques (5,9%) (2). Au lieu de former une société unie, l'organisation politique, sociale et économique du Liban se fit donc sur le modèle d'une fédération de communautés confessionnelles tentant, en funambule, de garder le fragile équilibre entre les communautés.

La chute vers le morcellement était prévisible : elle s'est traduite par une guerre civile de 15 ans. Si le conflit était à l'origine entre Israël et les Palestiniens installés au Liban, il s'étendit ensuite à l'ensemble de la société libanaise, provoquant des tueries entre les communautés. Certes, les débuts de la guerre civile démontrent le poids des répercussions du conflit israélo-palestinien sur la stabilité du Liban, mais ce conflit a davantage été le déclencheur que la cause première de la guerre civile. Cette dernière a plutôt cristallisé un schisme confessionnel historique.

Le Liban encore victime de sa vulnérabilité

Les événements de juillet 2006 sont une fois de plus la conséquence de l'immaturité de l'État libanais qui en a fait un théâtre propice au jeu d'Israël. En février 2005, un million de Libanais s'emparaient des rues de Beyrouth pour réclamer l'émancipation de leur pays qui avait toujours un statut d'«État mineur» sous la tutelle asphyxiante de la Syrie. Cette Révolution du Cèdre a été le catalyseur dans le processus menant à l'adoption de la résolution 1559 de l'ONU, obligeant le retrait des troupes syriennes et libérant par le fait même la voie à Israël pour envahir le Liban.

Il ne fallait plus qu'un prétexte bidon à Israël, soit l'enlèvement de trois de ses soldats, pour mettre à exécution son attaque. Il en appuiera la légitimité sur la résolution 1559 (qui exigeait, outre le retrait syrien, le désarmement du Hezbollah), sur la guerre au terrorisme et sur le rêve états-unien du «nouveau Moyen-Orient». L'objectif était à la fois d'isoler la Syrie en lui faisant perdre ses droits légitimes sur le territoire occupé du Golan et de diminuer les capacités militaires du Hezbollah, mouvement politique armée du Liban (3).

C'est encore la fragilité du Liban qui a permis de l'utiliser comme champ de bataille, cet été par Israël dans sa lutte contre la menace du monde arabe incarnée cette fois-ci par le Hezbollah.

La question palestinienne : source de légitimité du Hezbollah

Néanmoins, c'est du fait que la question palestinienne n'est toujours pas réglée que le Hezbollah tire sa légitimité et tient son appui de la population chiite d'abord, et de la société libanaise plus élargie ensuite. La véritable entrée en scène du Hezbollah remonte effectivement aux plus importantes invasions du Liban, lorsque Israël a massacré les Palestiniens dans les camps de réfugiés (1978, 1982 et 1996). Le groupe islamiste chiite a alors prouvé aux Libanais qu'il était la seule force capable d'assurer la souveraineté territoriale du Liban Sud, alors que l'armée libanaise était impuissante(4). Le Hezbollah s'est donc présenté comme étant le seul groupe arabe pouvant contraindre Israël à évacuer un territoire occupé, justifiant son existence par la menace de l'envahisseur.

En juillet 2006, les Libanais ont plus que jamais ressenti le besoin de se prémunir contre les attaques de l'État voisin. Le succès de l'opération de résistance menée par le Hezbollah n'a fait qu'accroître la sympathie de la population et augmenter le nombre de ses effectifs. La force du mouvement chiite radical pourrait avoir comme conséquence de radicaliser les opinions des groupes confessionnels, isolant ainsi les chiites au sein de la société libanaise et élargissant le schisme intercommunautaire, une fois de plus. L'affaiblissement de la cohésion de la nation libanaise risque de diminuer d'autant plus ses capacités à assurer sa stabilité politique.

La cohésion sociale, essentielle à la stabilité politique

En somme, l'identification du conflit israélo-palestinien comme unique cause de l'instabilité politique au Liban fait croire que le règlement de cette question solutionnerait en un coup de baguette magique tous les maux du Liban. Cela est évidemment utopique. De même, cette analyse simpliste déresponsabilise les Libanais quant à l'avenir de leur État, alors qu'ils sont les protagonistes de leur histoire. Un bref aperçu historique des conflits ayant ébranlé le Liban suffit pour comprendre que le moment est venu pour le pays de passer outre ses divisions idéologiques confessionnelles pour engager une réflexion sur la déconfessionnalisation du Liban et refermer ainsi le clivage traditionnel entre les communautés. Seule la cohésion de la société libanaise pourra lui permettre d'assurer un climat politique propice à la réalisation de ses ambitions.

Par ailleurs, la possibilité d'une radicalisation d'une partie de la population libanaise, suite à la guerre de juillet 2006, rend plus que jamais urgent le règlement de la question palestinienne. L'accroissement éventuel du clivage entre chrétiens et musulmans du Liban sera le reflet de la nouvelle donne géopolitique du Proche-Orient. La capacité inespérée du Hezbollah à lutter contre Israël a intensifié la popularité de l'organisation, non seulement au Liban, mais dans l'ensemble du monde arabe. Même les autorités d'Égypte, de Jordanie et d'Arabie saoudite qui, au début, critiquaient l'offensive du Hezbollah, ont par la suite adopté un discours plus favorable à cette organisation (5).

Aussi, la piètre performance d'Israël a diminué l'influence de Washington dans la région, rendant d'autant plus improbable l'avènement de ce «nouveau Moyen-Orient» né de réformes politiques profondes et de libéralisation économique. Au contraire, la guerre de juillet 2006 s'inscrit dans une logique divisionniste qui creuse le schisme entre d'une part, les mouvements islamiques de la résistance et, d'autre part, les Etats-Unis et leurs alliés. Les affrontements qui s'en suivront feront inévitablement leur lot de morts.

Au nom des victimes de la guerre de cet été, jeunes et vieilles, civiles et militaires, libanaises et israéliennes, il ne faut pas laisser se perpétuer les tueries ! Dans l'attente d'un règlement de la question palestinienne, le sang coule. Tout laxisme ou manque de volonté de la part des gouvernements doit être considéré comme meurtrier.

Notes et références

(1) Les massacres dans les camps palestiniens de Jordanie, en 1970, provoquent un exode massif de réfugiés, pour la plupart musulmans sunnites, vers le Liban. Cet évènement revêt une importance énorme au plan démographique dans un si petit pays que le Liban, puisque les réfugiés représentent plus de 15% de la population et que les combattants parmi eux sont plus nombreux que l'armée libanaise. Le poids du nombre confère donc aux Palestiniens un pouvoir politique et militaire leur permettant de faire du Liban le bastion de la résistance palestinienne.

(2)«Démographie du Liban», Wikipédia, [En ligne], 15 août 2006, [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1589'>Accords_de_Taef, (Page consultée le 20 septembre 2005).

(3) HASSAN-YARI, Houchang, «Pour qui le Liban brûle-t-il?», Le Devoir, 4 août 2006, p. a9.

(4) HASSAN-YARI, Houchang, op.cit.

(5) BÉRIAULT, Jean, « La nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient après la guerre Israël-Hezbollah », Le Devoir, 15 septembre 2006, p. a9.

Bibliographie

BALIBAR, Etienne, LÉVY-LEBLOND, Jean-Marc, « Guerre en Orient ou paix en Méditerranée ? », Le Monde, 19 août 2006, p. 11.

BÉRIAULT, Jean, « La nouvelle donne géopolitique au Proche-Orient après la guerre Israël-Hezbollah », Le Devoir, 15 septembre 2006, p. a9.

BERNIER, Robert, « L'aveuglement de l'Occident et le cas d'Israël », Le Devoir, 12 août 2006, p. b5.

DREYFUS, Jean-Marc, « Israël n'est pas le seul responsable du conflit », Le Monde, 23 août 2006, p. 18.

HASSAN-YARI, Houchang, «Pour qui le Liban brûle-t-il?», Le Devoir, 4 août 2006, p. a9.

«Démographie du Liban», Wikipédia, [En ligne], 15 août 2006, [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1589'>Accords_de_Taef, (Page consultée le 20 septembre 2005).



Dernière modification: 2007-05-02 08:57:18

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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