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24 septembre 2019

L'Aube dorée : une bombe à retardement de l'extrême droite grecque


Mark Beletsky
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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juillet
1974
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La Grèce est rongée par la prolifération de partis extrémistes depuis le milieu du 20e siècle. Dans une Europe déchirée par un clivage entre la gauche et la droite, elle suit un parcours atypique. Son passé collaborationniste l'a durement marquée. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, les communistes ayant combattu au sein de la résistance durant l'occupation nazie sont incapables de se maintenir au pouvoir (1).

Une période d'instabilité politique et économique s'ensuit. Malgré l'aide américaine, les tentatives boiteuses de démocratisation du gouvernement royaliste finissent par échouer. Avec le coup d'État des colonels en 1967, la Grèce se retrouve une fois de plus dans les griffes de l'autoritarisme. C'est dans ce contexte que s'émancipent timidement les partis de l'extrême droite grecque, dont l'Aube dorée fait figure de proue depuis la crise économique de 2008 (2).

L'orpheline de la dictature militaire

En 2012, la Grèce devient le premier pays européen à admettre un parti politique néonazi au sein de son Parlement. Pourtant, l'Aube dorée n'était qu'un groupuscule quasi invisible à sa naissance (3). L'origine de son succès, bien que temporaire, remonte à la dictature des colonels qui a dirigé la Grèce de 1967 à 1974.

Son ascension est modeste. En 1980, on assiste d'abord à la création de la revue éponyme, dont la portée reste limitée. La société grecque, encore ébranlée par la junte militaire, n'est pas prête à entendre un discours faisant ouvertement l'éloge de l'autoritarisme (4).

Le fondateur de l'Aube dorée, Nikolaos Michaloliakos, fait preuve de patience. Dans les années 1970, il recrute des sympathisants du régime des colonels alors qu'il purge ses trois peines de prison. Michaloliakos a le bras long. Son affiliation à des groupes extrémistes paramilitaires lui permet de côtoyer des dirigeants de la défunte junte militaire, dont l'ex-dictateur George Papadopoulos. En 1984, ce dernier invite Michaloliakos à diriger la branche jeunesse de l'EPEN, un parti politique d'extrême droite (5).

Le « Führer » de l'Aube dorée veut voler de ses propres ailes. En 1985, il quitte l'EPEN pour fonder son propre parti qu'il articule autour de deux principes fondamentaux : « le sang et l'honneur » (6).

Ce slogan, calqué sur celui de la Jeunesse hitlérienne (« Blut und Ehre »), fait écho en Grèce à partir de 2008. Dans la foulée de la crise économique qui secoue le pays, l'Aube dorée prétend défendre les citoyens qui se sentent trahis par le gouvernement grec et l'Union européenne (7).

Le loup déguisé en agneau

Pour le géopolitologue Georges Prévélakis, « c'est une stratégie d'encadrement assez classique des populations fragiles (8) ». Ainsi, l'Aube dorée promet de sortir la population grecque de l'austérité et du chômage, qui frappe 50 % des jeunes de 25 ans et moins en 2012. Des membres du parti distribuent de la nourriture dans les quartiers démunis, accompagnent des personnes âgées dans les banques et organisent des milices paramilitaires pour rassurer la population ethniquement grecque (9).

Or, les électeurs de l'Aube dorée votent surtout par désespoir. Ainsi, 16,6 % des électeurs de ce parti néonazi le soutiennent pour sortir du chômage (10). Autre source de popularité : le vote contestataire. Selon les sondages effectués après les élections législatives de 2012, près d'un tiers de l'électorat de l'Aube dorée vote pour punir le système politique grec (11).

Pourtant, l'Aube dorée affiche ouvertement ses couleurs extrémistes. Son programme gravite autour de la lutte contre le globalisme et le « judaïsme mondial » (12). Ses solutions sont radicales : déporter les immigrants illégaux et mettre en place des mines antipersonnel le long des frontières (13). Pour rendre « la Grèce aux Grecs », les membres de l'Aube dorée appliquent leurs propres lois à coups de barres de fer (14).

Après des années de violence, le parti finit par attirer l'attention des autorités. En 2013, l'assassinat par des membres de l'Aube dorée de Pavlos Fyssas, un rappeur de gauche, plonge la Grèce dans un procès digne de Nuremberg. Soixante-huit membres du parti et 300 témoins sont impliqués dans une enquête qui s'éternise (15).

L'hydre de l'extrême droite

L'Aube dorée refuse de mourir. L'instrumentalisation des taux élevés de chômage et de pauvreté la garde en vie, comme le suggèrent les résultats aux élections législatives et européennes.

En 2012, l'Aube dorée sort de l'ombre. Avec 7 % des voix aux élections législatives, le parti décroche 18 sièges sur 300 à la Vouli, le Parlement grec. En 2015, il remporte à nouveau 7 % des voix et 18 sièges, devenant ainsi la troisième force politique de la Grèce (16).

Selon plusieurs analystes, dont Costas Panagopoulos, directeur de la maison de sondage ALCO, l'Aube dorée dupe un électeur sur trois tant que le système politique grec ne trouve pas de solution durable pour rétablir la stabilité économique (17).

Sur le plan européen, le parcours est semblable. Lors des élections européennes de 2014, les néonazis amassent 9,4 % des voix et envoient trois eurodéputés au Parlement européen. Le bond est considérable : l'Aube dorée gagne 8,9 points de pourcentage par rapport aux élections de 2009 (18).

Le succès de l'Aube dorée semble cependant s'essouffler en 2019. Sur la scène nationale, le parti s'éclipse du Parlement. Avec 2,9 % des voix, il n'atteint pas le seuil électoral minimal de 3 %. Du côté européen, l'Aube dorée récolte deux fois moins de votes qu'en 2014 et perd un siège (19).

Pour l'analyste politique Dimitris Mavros, « l'élément de rage parmi les électeurs grecs n'est plus là (20) ». En effet, le taux de chômage est passé sous la barre symbolique du 20 %, ce qui explique en partie la chute de l'Aube dorée (21).

Le politologue Ilias Nicolakopoulos relativise cependant l'affaiblissement du parti néonazi, estimant qu'il ne s'agit que d'une simple réorientation électorale. L'arrivée du parti ultranationaliste « La solution grecque » à la Vouli démontre que l'électorat grec vote par conviction idéologique. Pour Alexandra Koronaiou, professeure à l'Université Panteion, « la société grecque a toujours été conservatrice et elle devient réactionnaire (22) ». Ainsi, il suffirait d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.

Médiagraphie :

(1) SVORONOS, Nicolas, Encyclopédie Universalis. « De la Grèce byzantine à la Grèce contemporaine », 2019, URL [hyperlien] page consultée le 21 septembre 2019.

(2) Ibid.

(3) PSARRAS, Dimitris, « Aube dorée : le livre noir du parti nazi grec », Paris, Syllepses, 2014, page 21.

(4) VASILOPOULOU, Sofia et Daphne HALIKIOPOULOU, « The Golden Dawn's “Nationalist solution”: explaining the rise of the far right in Greece », New York, Palgrave Macmillan, 2015, page 4.

(5) PSARRAS, Dimitris, « La montée du parti d'extrême droit Aube dorée en Grèce », Rosa-Luxemburg-Stiftung, août 2014, pages 15 – 17, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(6) AFP, « “Blood and Honour” : the family behind Golden Dawn” », The National Herald, le 30 septembre 2013, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(7) FANCE INFO, « L'extrême droite grecque, à qui profite la crise », Radio France, le 9 mai 2014, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(8) GENOUX, Flora, « Grèce : qui sont les néonazis du parti “Aube dorée”? », Le Monde, le 5 mai 2012, URL [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1541'>nazi-pourrait-entrer-au-parlement_1695987_3214.html, page consultée le 22 septembre 2019.

(9) REUTERS, « “Now we're thousands and it's only the beginning”: Nazi-styled Golden Dawn is no longer marginal in Greece », National Post, le 12 novembre 2012, URL [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1541'>nazi-styled-golden-dawn-is-no-longer-marginal-in-greece, page consultée le 22 septembre 2019.

(10) SMITH, Helena, « Neo-fascist Greek party takes third place in wave of voter fury », The Guardian, le 21 septembre 2015, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(11) PSARRAS, Dimitris, op. cit. page 36.

(12) NEDOS, Vasilis, « L'œuf de serpent pourri », To Vima, le 24 novembre 2008, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(13) GENOUX, Flora, op. cit.

(14) PSARRAS, Dimitris, op. cit. p. 19 - 21.

(15) STAMOULI, Nektaria, « Greece's Slow Justice Lets Fascist Party Prosper », The Wall Street Journal, le 1er mai 2019, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(16) UNIVERSALIS, Encyclopédie Universalis, « Grèce, chronologie contemporaine », 2019, URL [hyperlien] page consultée le 22 septembre 2019.

(17) REUTERS, op. cit.

(18) SMITH, Helena, « Leftwing Syriza party triumphs in European elections in Greece », The Guardian, le 26 mai 2014, URL [hyperlien] page consultée le 23 septembre 2019.

(19) LE MONDE, « Élections européennes 2019 : en Grèce, Tsipras appelle à des élections législatives anticipées », Le Monde, le 26 mai 2019, URL [hyperlien] page consultée le 23 septembre 2019.

(20) MALTEZOU, Renée, « Golden Dawn perd son lustre alors que les Grecs rejettent l'extrême droite militante », News 24, le 8 juillet 2019, URL [hyperlien] page consultée le 23 septembre 2019.

(21) OIT, Banque mondiale, « Données, Grèce », 2019, URL [hyperlien] page consultée le 23 septembre 2019.

(22) JACOBI, Thomas, « En Grèce, le recul d'Aube Dorée profite à l'extrême droite », La Croix, le 7 juillet 2019, URL [hyperlien] page consultée le 23 septembre 2019.



Dernière modification: 2019-09-30 12:05:14

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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