Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

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18 novembre 2006

La nouvelle force de frappe planétaire des Américains


Charles Métivier
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

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Les États-Unis ont la réputation, probablement à juste titre, d'être le gendarme du monde. Les capacités opérationnelles des troupes américaines sont à la hauteur de ce que l'on s'attend à voir dans un monde unipolaire, soit omnipotentes et omniprésentes. Si la Doctrine Monroe (1823) défend le droit d'ingérence aux Américains en Amérique latine, le «Nouvel Ordre Mondial» proposé par George Bush père implique de nécessaires opérations américaines sur la totalité du globe pour assurer la suprématie du monde libre et démocratique. Les récentes invasions au Moyen-Orient illustrent la portée du canon américain (1).

Mais voici qu'après les résistances que rencontrent les États-Unis en Irak et en Afghanistan, leur désintérêt pour le génocide au Soudan et leur soudain tact diplomatique à l'endroit des aspirations nucléaires de la Corée du Nord et de l'Iran, il devient légitime de se questionner sur les limites de la faculté américaine à intervenir militairement partout dans le monde afin de protéger et de propager l'«American Way of Life». Les États-Unis auraient-ils atteint les bornes de leur aventurisme militaire? Dans les mots du politologue Sami Aoun, les troupes américaines souffrent-elles d'une «sur-extension» ou d'un «sur-déploiement» dont les conséquences sont l'essoufflement de la machine militaire? Pointant la popularité de l'approche asymétrique par les adversaires de la superpuissance américaine, Sami Aoun demande quelle tactique doit être utilisée devant un attentat suicide (2)?

Un modèle révolu?

Présentement, l'administration américaine maintient hors de son territoire des grandes concentrations de troupes. L'existence et l'emplacement de celles-ci sont questionnés au sein du Département de la défense américaine. Représentent-elles adéquatement les intérêts américains sur la scène internationale? Les bases militaires stationnées en territoire germanique étaient vitales pendant la Guerre froide. Elles permettaient l'acheminement d'approvisionnements, par un couloir aérien, de l'Allemagne de l'Ouest vers Berlin, emmuré par les Soviétiques. Aujourd'hui, elles abritent toujours 12% des troupes américaines et servent de zone d'entraînement et de principal hôpital militaire pour les troupes combattant en Irak (3). Un nombre non négligeable de troupes est également stationné au Japon, sur la célèbre île d'Okinawa, et en Corée du Sud. Alors que la Chine était encore maoïste, de telles concentrations de troupes représentaient la première ligne de défense devant une potentielle hégémonie chinoise (4). Récemment, en Asie, c'est le dossier nord-coréen qui maintient les forces en alerte.

Le glacis soviétique n'existe plus et la République populaire de Chine s'intègre au modèle capitaliste, nourrissant une interdépendance commerciale entre les États-Unis et « l'Atelier du monde ». Si Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire de la défense américaine, pousse encore la menace chinoise comme étant imminente en l'an 2000, les attentats du 11 septembre 2001 stimulent l'émergence de nouveaux ennemis regroupés dans un «arc d'instabilité» (5). Cette dénomination regroupe des États qui présentent les conditions nécessaires à l'émergence du terrorisme. Ils sont non-démocratiques, coupés de l'économie mondiale et victimes de sous-développement. Ceux-ci s'étendent des Caraïbes à l'Asie Centrale, en passant bien évidemment par le Moyen-Orient et le Caucase (6).

La menace terroriste, diffuse et non soumise aux traités comme la Convention de Genève, sonne le glas des moyens conventionnels de faire la guerre. L'invasion de l'Irak est un parfait exemple que la suprématie militaire des Américains est remise en question par des techniques de combat asymétriques. Présentement, les forces américaines sont éparpillées dans le monde selon le même modèle qui prévalait pendant la Guerre froide. Le déploiement classique de l'armée en Afghanistan et en Irak suscite des coûts élevés et la fatigue des troupes. C'est ainsi que M. Rumsfeld débute une lente transformation des forces américaines qui aboutira, à moins d'un changement de cap par son successeur, à l'éparpillement de celles-ci sur des «bases opérationnelles avancées» suivant un guide de combat moins rigide (7). Cette stratégie servira à améliorer la portée et la rapidité de déploiement des troupes américaines.

L'éparpillement des troupes Les troupes américaines vont s'établir en de nouveaux recoins du monde hébergeant l'ennemi terroriste ou les ressources essentielles au développement des États-Unis . Cette nouvelle approche à la guerre va demander un assouplissement du discours diplomatique américain.

L'arrivée des Américains en Asie centrale, peuplée d'ex-républiques soviétiques, est une nouveauté dans l'histoire militaire des États-Unis. Les frontières de ces États furent dessinées par le Politburo sans grand réalisme géostratégique. Ces républiques abritent plusieurs ethnies dont un des intérêts communs est un penchant pour le panislamisme. Elles sont un terrain propice pour l'éclosion de groupes islamistes financés par le «Croissant d'or» qui s'étend de l'Iran à la Thaïlande, incorporant ainsi les principaux producteurs mondiaux d'opium (8). Par la nouvelle stratégie de Rumsfeld, les forces américaines, déployées dans tous les pays d'Asie centrale, sauf au Kazakhstan, se retrouvent donc à proximité des sources de financement du terrorisme international.

L'Article 2, alinéa 7, de la Charte des Nations Unies reconnaît l'inviolabilité de la souveraineté des États. Aussi, les États-Unis doivent recueillir l'autorisation des régimes autoritaires de la région afin de se déployer. Le monde libre doit s'allier à des dictatures peu scrupuleuses pour venir à bout de groupes terroristes transigeant par les frontières poreuses de la région. Dans une simulation de «war game» commanditée par l'Armée américaine, les variables d'un partenariat avec la dictature du Kirghizstan incluent des différences de valeur, de la corruption et la présence d'extrémisme religieux. «Tous ces éléments se sont répercutés dans la vrai vie» a déclaré le vice-amiral Lyle Bien, responsable des forces américaines pendant la simulation (9). Le président kirghize, Askar Akayev, emprisonne ses opposants politiques et a donné l'ordre de tirer sur des émeutiers en mars 2002. Mais Anthony Richter, directeur du « Central Eurasia Project of the Open Society Institute », croit que la question des droits humains est secondaire devant l'alliance stratégique américano-kirghize contre des groupes islamistes comme Hizb-ut-Tahrir (10). Il affirme que reconnaître en tant qu'allié un pays en prise à des problèmes de gouvernance demande que les États-Unis en exigent moins de celui-ci en matière des droits de l'homme (11).

La multiplication des « bases opérationnelles avancées », appuyée par une flexibilité diplomatique, contribue également à la sécurité énergétique du pays de l'Oncle Sam. Certains pans de l'Afrique, contrôlant des ressources clés sont invités à lier leurs conflits internes de faible intensité à la guerre au terrorisme. C'est ainsi que les forces américaines travaillent, sous l'initiative Pan-Sahel, à fournir des armements et à entraîner les forces gouvernementales de l'Algérie, du Tchad, de l'Ouganda et maints autres régimes africains au sous-sol riche(12).

L'expansion étasunienne autour du globe appelle au retrait partiel de ses bases traditionnelles. Pour cette raison, la Maison-Blanche fait appel au renforcement militaire de ses alliés. Une offensive diplomatique en ce sens est lancée en direction du Japon afin que la Constitution nippone permette la création d'une armée nationale, interdite depuis la Seconde Guerre mondiale. Kurt Campbell, vice-président du « Center for Strategic and International Studies », propose une militarisation du Japon pour que l'Occident ne soit pas prise au dépourvu devant des aspirations chinoises sur Taiwan (13). À cet effet, des critiques objectent que le redéploiement des troupes américaines hors de l'Asie diminue la capacité des États-Unis à répondre à une menace étatique. La Chine, seul État considéré par le Département de la défense comme un danger majeur, peut profiter d'un retrait annoncé de 12 500 soldats américains de la péninsule coréenne (14). Il faut conclure que les stratèges américains ont choisi quelle menace guette, demain, les États-Unis.




Références:

(1) Anonyme(s), «Interventions militaires des États-Unis dans le monde», Wikipédia, [En ligne], http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_interventio... dernière modification le 19 octobre 2006, (page consultée le 16 novembre 2006).

(2) Conférence académique présentée par le politologue Sami Aoun sur l'occupation militaire de l'Afghanistan. Elle fut tenue à l'Université de Sherbrooke dans le cadre du cours «Actualité politique internationale» en date du 15 novembre 2006.

(3) O'CONNOR, Tom, « U.S. Deployment by Country », NationMaster.com, [En ligne], http://www.nationmaster.com/red/graph/mil_us_dep-m... dernière modification le 15 mai 2004, (page consultée le18 novembre 2006).

(4) Loc.cit.

(5) WALL STEET JOURNAL (Éditorial), «Bringing Troops Home», Wall Street Journal, New York, 17 août 2004, p.A.18.

(6) JAFFE, Greg, «"Arc of Instability": Pentagon Prepares to Scatter Soldiers in Remote Corners, --- Radical Shift in Strategy Puts Less Emphasis on China, More on Fighting Terror ---Aunt Jemima in Kyrgyzstan», Wall Street Journal, New York, 27 mai 2003, p.A.1.

(7) WALL STEET JOURNAL (Éditorial), «Bringing Troops...».

(8) Conférence académique présentée par le sinologue Serge Granger sur le terrorisme en Asie. Elle fut tenue à l'Université de Sherbrooke dans le cadre du cours «l'Asie dans les relations internationales» en date du 14 novembre 2006.

(9) JAFFE, Greg, «"Arc of Instability"...».

(10) Loc.cit.

(11) Loc.cit.

(12) RUANE, Christopher, «AFRICA: American Military Bases All Over? », New African, Londres, août/septembre 2004, pp.30-31.

(13) JIJI PRESS ENGLISH NEWS SERVICE (dépêche), « U.S. Urged to Scatter Forces across Asia », Jiji Press English News Service, Tokyo, 4 juillet 2001, p.1.

(14) WALL STEET JOURNAL (Éditorial), «Bringing Troops...».

Dernière modification: 2007-05-02 07:13:22

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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