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28 janvier 2007

Turkménistan : La mort d'un dictateur


Michèle Cyr Lemieux
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

décembre
1991
Création de la Communauté des États indépendants

octobre
1991
Proclamation d'indépendance du Turkménistan

Le président du Turkménistan, Saparmurat Niyazov, est mort suite à une crise de coeur, le 21 décembre 2006. Il laisse un pays profondément marqué par son règne totalitaire et à la merci des puissances environnantes, intéressées par ses réserves abondantes de pétrole et sa position géostratégique.

Un président autocrate

Né en 1940 à Gypjak, à quelques kilomètres d'Achgabat, capitale de la République socialiste soviétique turkmène, Saparmurat Niyazov devient orphelin dès son plus jeune âge. L'intérêt pour la politique du jeune Niyazov se manifeste en 1962 alors qu'il devient membre du Parti communiste (PC). En 1985, ce gradué de l'Institut polytechnique de Leningrad est nommé président du Conseil des ministres du Turkménistan et est subséquemment élu secrétaire principal du Comité central du PC du Turkménistan, le plus haut poste de l'État et du Parti.

Tenant de la ligne dure, Niyazov soutient le putsch de Moscou contre Mikhaïl Gorbatchev en 1991 et conserve le contrôle de son pays après la chute de l'Union soviétique (URSS) (1). Sous sa gouvernance, le 27 octobre 1991, le Turkménistan proclame son indépendance de l'URSS. Il devient le premier président turkmène. Le 22 octobre 1993, Niyazov change officiellement de titre et devient Türkmenbaşy, c'est-à-dire « Chef des Turkmènes ». ». Le 29 décembre 1999, il est proclamé président à vie par le corps législatif du pays, le Majlis, décision confirmée en 2002 par le Conseil du peuple (2).

La concentration du pouvoir turkmène autour de la personne de Saparmurat Niyazov (chef de l'État, chef du gouvernement, commandant suprême de l'armée et président du Parti démocratique du Turkménistan, le seul parti autorisé), lui donnera aux yeux du monde la réputation de l'un des dictateurs les plus dominateurs.

En plus de contrôler en totalité le gouvernement, Niyazov avait instauré autour de lui un important culte de la personnalité. Considérant le Turkménistan comme une nation dépourvue d'identité nationale, il a tenté de reconstruire le pays à son image tout en effaçant les influences russe et occidentale. Il a, en outre, rebaptisé certains aéroports, écoles, mois de l'année et même un météorite, à son nom ou aux noms de personnes de son entourage (3). Des statues à son effigie, ou à celle de sa mère, sont disséminées dans le Turkménistan. La plus importante, plaquée d'or, se trouve au sommet du plus haut bâtiment d'Achgabat, l'Arche de la Neutralité, et pivote sur elle-même afin d'être toujours orientée vers le soleil. Le « Ruhnama » (Livre de l'âme) est le texte fondamental de la nation, écrit par Niyazov. Ce livre, un mélange d'histoire révisionniste et de lignes de conduites morales, a pour vocation d'être le « guide spirituel de la nation », et le socle des arts et de la littérature nationale (4).

Même si l'actuel gouvernement du Turkménistan lui donne le crédit pour d'importants changements internes, telle la résolution pour l'utilisation libre et gratuite de l'eau, du gaz et de l'électricité par tous les habitants, le monde se rappellera de ce personnage pour certaines de ces excentricités (5). Citons à titre d'exemple l'interdiction pour les jeunes gens d'avoir des dents ou des couronnes en or, et la recommandation de ronger plutôt des os, pour préserver leurs dents.

Sous le régime de Niyazov, la situation des droits de la personne est déplorable. Parmi les pratiques négatives, mentionnons la répression religieuse, les conditions effroyables dans les prisons, les fermetures d'ONG, le contrôle des médias et l'emprisonnement de nombreux opposants politiques (6). De plus, l'ensemble du courrier électronique et des communications téléphoniques internationales sont régentés par l'État ; de sorte que les Turkmènes doivent se tourner vers les médias étrangers, et notamment russes, pour avoir une information autre que celle proposée par la propagande officielle (7).

Un pays dans l'incertitude

Selon la Constitution, à la suite de la mort de Niyazov, le 21 décembre 2006, la personne devant lui succéder est le président du Parlement, Overzgeldy Atayev. Cependant, le procureur général a intenté des poursuites criminelles contre celui-ci, l'empêchant de prendre le pouvoir. C'est donc le vice-premier ministre, Gurbungali Berdymukamedov, qui est devenu le chef par intérim (8). Sa candidature a reçu un appui inconditionnel du Conseil du peuple, qui a d'ailleurs amendé la Constitution pour qu'il puisse être éligible à ce poste.

«La politique intérieure et extérieure du Turkménistan se poursuivra. Le Turkménistan respectera ses obligations et ses accords internationaux», ont déclaré, dans un communiqué commun, lu à la télévision, le chef intérimaire et le Parlement (9). Les prochaines élections, prévues dans la loi fondamentale turkmène, auront lieu le 11 février 2007. Berdymukhamedoy est vu par plusieurs comme étant l'homme qui remplacera Niyazov. Il est l'un des six candidats en lice (10).

La poursuite des politiques de Niyazov par le gouvernement intérimaire laisse plusieurs analystes perplexes quant à la possibilité d'une révolution du peuple, soumis depuis 20 ans. Michael Hall, de l'International Crisis Group, analyse : «D'un côté, il y a toute une génération de jeunes Turkmènes qui ont été élevés dans le culte du président, de l'autre, une vieille génération qui se souvient de la vie avant son arrivée au pouvoir [...] Mais pour tous, le décès de Niyazov représentera un choc psychologique» (11).

La mort imprévue de Niyazov, dont l'emprise sur le pays était très forte, laisse le Turkménistan au bord du chaos. Les observateurs craignent qu'il ne bascule dans l'instabilité, les immenses réserves de gaz naturel du pays pouvant attiser les convoitises des différents responsables politiques. À Moscou, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a d'ailleurs appelé à une passation du pouvoir «dans la légalité» pour préserver la «stabilité» en Asie centrale (12). Notons que le Turkménistan demeure l'une des plus pauvres des anciennes républiques soviétiques (13).




Références:

(1) BBC News, Obituary: Saparmurat Niyazov, BBC Website http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/6199021.stm (date de consultation: 23 janvier 2007)

(2) WIKIPÉDIA, Saparmyrat Nyýazow, L'Encyclopédie libre http://fr.wikipedia.org/wiki/Saparmyrat_Ny%C3%BDazow (date de consultation :23 janvier 2006)

(3) ibid

(4) His Excellency Saparmurat Niyazov ?Turkmenbashi? President of Turkmenistan and Chairman of the Cabinet of Ministers, Government and politics, Embassy of Turkmenistan, Washington DC http://www.turkmenistanembassy.org/turkmen/gov/presbio.html (date de consultation: 23 janvier 2007)

(5) ibid

(6) Gouvernement du Canada, Affaires étrangères et commerce international Canada, Pays en Europa: Profils: Turkménistan, Site officiel http://www.dfait-maeci.gc.ca/canada-europa/mundi/c... (date de consultation: 23 janvier 2007)

(7) Reporters sans frontière, Les prédateurs de la liberté de presse http://www.comores-online.com/Comores-infosweb/Som... (date de consultation : 23 janvier 2007)

(8) Natalia Antelava, Leader's death leaves uncertain future, BBC News, BBC Official Website http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/6202215.stm (date de consultation: 23 janvier 2007)

(9) Olivia Marsaud, Quelle vie après la mort du président, RFI actualité http://www.rfi.fr/actufr/articles/084/article_48362.asp (date de consultation: 23 janvier 2007)

(10)BBC News, Turkmen leader pledges stability, BBC Website http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/6204561.stm (date de consultation: 23 janvier 2007)

(11) Olivia Marsaud, op. cit. http://www.rfi.fr/actufr/articles/084/articl... (date de consultation: 23 janvier 2007)

(12)AFP, Turkménistan: incertitude après la mort de Niazov, Le Devoir, 22 décembre 2006 http://www.ledevoir.com/2006/12/22/125633.html (date de consultation: 23 janvier 2007)

(13) Gouvernement du Canada, op.cit.

Autre référence

MAECI, Turkménistan, Document en ligne http://www.dfait-maeci.gc.ca/canada-europa/factshe... (date de consultation :23 janvier 2007)

Dernière modification: 2007-05-02 07:13:22

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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