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14 mars 2015

La Voïvodine, nouvelle cible de désintégration des Balkans


Jean-Pierre Kesteman
historien,
Ph.D.

Grand angle
Réflexions sur des enjeux contemporains
kesteman@abacom.com

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Grand angle : numéro 4

Tels des plaques tectoniques, les grands empires qui, à travers les siècles, poursuivent un mouvement d'expansion territoriale, finissent par rencontrer l'obstacle d'autres empires, entrainés dans des mouvements similaires. Dans la mesure où il s'agit de masses d'importance comparable, ils forment le substrat de séismes plus ou moins destructeurs.

Comme pour les tremblements de terre, c'est aux marges de ces empires que les chocs sont les plus violents. Certaines zones de la planète semblent davantage en proie à ces turbulences récurrentes. C'est le cas de l'Europe du centre et de l'est (ce que les Allemands appellent la Mitteleuropa), de la Baltique aux Balkans et des Alpes à la Crimée.

Au cours de deux millénaires, ce vaste espace continental a vu de fréquents antagonismes, liés au développement de vastes empires tels ceux de Rome et de Byzance, des Turcs ottomans, de la Russie, de l'Autriche-Hongrie ou de l'Union soviétique, pour n'en citer que quelques-uns.

Pareil aux fractales, les conflits territoriaux aux marges de ces empires sont d'intensité variable et concernent des espaces parfois restreints. En effet, un des procédés classiques d'expansion impériale consiste à jouer avec les sentiments de frustration de minorités aux marges de l'empire concurrent. Le nationalisme est donc, pour un temps, une arme importante dans l'histoire des conflits entre empires.

Mais il est dans la nature de tous les grands empires de se constituer en incluant sous leur domination des populations ethniquement et culturellement distinctes. Les confrontations inter-impériales vont donc s'accompagner souvent de déplacements de populations, allant des migrations classiques au nettoyage ethnique. Dans le dernier quart de siècle, on a ainsi assisté à la dislocation de la structure multiethnique du Liban ou de l'ancienne Yougoslavie.

L'implosion de l'Union soviétique en 1991 a signifié un recul de cet empire jusqu'à son noyau russe, laissant « à découvert » une vaste périphérie de nationalités, pépinières de zones potentiellement ouvertes aux velléités impériales de l'Union européenne (UE), des États-Unis ou aux nouvelles ambitions de la Russie.

C'est dans ce cadre que nous consacrons quelques pages à la Voïvodine (parfois orthographiée «Vojvodine»), une république autonome de Serbie (voir carte, page 2). Région peu connue, mais qui pourrait bien être le prochain point de fixation de tensions politiques (1).

La Voïvodine, à la ligne de fracture des empires

Traversé par le Danube et ses affluents la Save et la Drave, la Voïvodine occupe une partie de la plaine fertile du Banat. En plus d'une agriculture prospère et diversifiée (on l'appelle parfois le « grenier à blé de la Serbie »), cette région est riche en gaz et en pétrole. Elle occupe un emplacement stratégique sur l'axe Rhin-Danube.

Au 19e siècle, elle fit partie de l'empire austro-hongrois, à titre de territoire autonome, et fut réunie à la Serbie (et donc à la Yougoslavie) en 1920 (Traité du Trianon). Depuis 1945, elle constitue une république autonome à l'intérieur de la Serbie (comme ce fut le cas du Kosovo jusqu'en 2008). Son histoire récente a été marquée par un jeu de balancier de Belgrade qui, tantôt limite les pouvoirs d'autonomie accordés à cette république, comme entre 1998 et 2008, tantôt les réactive, comme c'est le cas depuis 2010.

Au carrefour de nombreux états, la Voïvodine, avec ses 2 millions d'habitants, se démarque comme une région pluriethnique (à majorité serbe de 65 %, renforcée par la migration de Serbes expulsés de Croatie et de Bosnie pendant la guerre de 1991 à 1995) et multilingue (6 langues officielles). Son taux de natalité est faible, sa population non-serbe vieillissante, l'émigration vers l'ouest de l'Europe importante (2). Des velléités de rapprochement avec l'Union européenne, sont particulièrement alimentées par les groupes non-serbes, surtout hongrois ou croates. Signalons l'afflux récent de réfugiés kosovars, fuyant le Kosovo dévoré par les mafias et par le chômage, qui voient dans la Voïvodine un tremplin pour gagner l'UE voisine (Croatie et Hongrie).

Depuis près de vingt ans, le territoire de cette république autonome est une cible économique pour des compagnies américaines comme Monsanto et un terrain idéologique pour des organisations financées par les États-Unis, comme celles du magnat Georges Soros. Mais, depuis deux mois, l'arrivée au pouvoir dans la Croatie voisine d'une équipe pro-américaine et franchement nationaliste a ravivé les tensions de ce pays avec la Serbie, entre autres à propos de la Voïvodine.

Faisons donc un détour par la république voisine, la Croatie.

Une « gouvernance » américaine pour la Croatie

Rappelons que la Croatie, avec ses 4,2 millions d'habitants, est aujourd'hui le 28e membre de l'Union européenne (adhésion en 2013) et fait partie de l'OTAN. Elle fut, après la seconde Guerre mondiale, essentiellement au temps du maréchal Tito, une des six républiques de la Yougoslavie fédérale (avec la Slovénie, la Bosnie, le Monténégro, la Macédoine et la Serbie). En 1991, cette république déclare son indépendance, avec l'appui diplomatique de l'Allemagne (en cours de réunification) et du Vatican (oui !). Il s'ensuivit, entre 1991 et 1995, une guerre de la Croatie contre l'État yougoslave dominé par la Serbie. Massacres, destructions, nettoyages ethniques marquèrent ce conflit civil.

Les médias, occupés par les affaires d'Ukraine, d'Irak ou de Syrie, ont à peine mentionné les résultats de l'élection à la présidence croate du 13 janvier 2015. Avec une faible marge de 21 000 voix, Kolinda Grabar-Kitarovica du parti nationaliste-conservateur HDZ a remporté l'élection sur son rival social-démocrate. Elle est entrée en fonction le 15 février dernier.

Qui est cette dame ? Entrée dans le corps diplomatique croate à 29 ans (en 1997), elle fut élue à la Diète (parlement) en 2003 et occupa les postes de ministre de l'intégration européenne, puis celui des Affaires étrangères. En 2008, elle est nommée ambassadrice à Washington. Dès lors se confirme son ascension au sein des réseaux d'influence américaine dans la Mitteleuropa et les Balkans. En 2011, elle devient en effet une des secrétaires générales adjointes de l'OTAN. Est-ce un détail ? Elle a vécu son enfance et son adolescence aux États-Unis !

Des élections parlementaires sont prévues en Croatie pour la fin de l'année. Si le parti de la présidente l'emporte, la rumeur court qu'elle choisirait comme première ministre une autre femme, Jadranka Juresko-Kero, son organisatrice d'élection. Quoique de nationalité croate, celle-ci habite New-York depuis 1999. Son mari a été consul de Croatie dans cette ville et dirige la filiale américaine d'une compagnie croate d'alimentation (Podrovka). Ce 6 mars 2015, la nouvelle présidente était en visite à New-York et elle sera le 17 mars en Allemagne.

L'itinéraire de ces deux femmes qui dirigeraient la Croatie (une première dans les Balkans) reflète bien l'emprise américaine sur les gouvernements de l'est européen (comme ce fut déjà le cas en Géorgie et en Ukraine).

Peu de choses ont été publiées sur la politique que madame Grabar entend inspirer comme présidente, à part les couplets attendus sur l'unité et la prospérité. Il m'a fallu une patiente recherche auprès de sites de journaux spécialisés sur les Balkans pour découvrir quelques évocations de la nature des discours qu'elle a prononcés dès les premiers jours de sa victoire (3). Ils sont édifiants.

La présidente a évoqué d'abord l'importance du consensus national qu'elle souhaite favoriser pour ramener la Croatie vers la prospérité après la crise économique qui affecte le pays depuis 2008. Elle a rappelé son attachement aux valeurs de la droite nationaliste que représente depuis vingt ans son parti (le HDZ) : la famille, l'union nationale, la patrie, la solidarité (togetherness) avec les Croates émigrés ou résidant en Bosnie et en Serbie (4).

Ce patriotisme s'inscrit pour elle dans la ligne du premier président croate, l'ultranationaliste Franjo Tudman (1992-1999), dont le régime se signala par les attaques et l'expulsion des Serbes minoritaires dans les régions de la Slavonie et de la Krajina durant la guerre de 1992-1995.

Durant la présidence de Tudman, les valeurs nationales croates furent célébrées, sans omettre la collaboration entre 1941 et 1944 du même parti (HDZ) avec l'Allemagne nazie. Rappelons qu'alors, fut créé un « État » croate, dirigé par Ante Pavelic, qui, avec ses bandes armées appelées Oustachis, se livra à une guerre cruelle contre les Serbes, multipliant massacres, expulsions, voire conversions forcées de populations de foi orthodoxe au catholicisme.

Tudman, dont la grave maladie (et la mort en 1999) lui évita d'être trainé pour « génocide » devant le Tribunal international de la Haye, se signala par ses dérives autoritaires. De tout cela, madame Grabar ne dit mot, Tudman étant devenu une sorte d'icône de la nouvelle Croatie. Elle ne fit pas allusion non plus à l'époque (2003-2009) où le gouvernement du premier ministre Ivo Sanader (du même HDZ) se signala par une corruption généralisée.

La nouvelle présidente de la Croatie a évoqué aussi dans ses discours des questions qui devraient susciter des difficultés avec la Serbie voisine : elle se dit préoccupée par le statut « inégal » que subissent les Croates dans la république voisine de Bosnie (5) et par les problèmes que vivraient les Croates dans la république autonome de Voïvodine (dans le district de Srem particulièrement) en Serbie. À ce titre, elle entend que la Croatie pose de nouvelles conditions à l'accession de la Serbie à l'Union européenne.

Ces propos de nature irrédentiste s'appuient sur la prétention que la Voïvodine n'aurait pas été serbe historiquement, mais une région autonome de l'empire austro-hongrois, catholique de religion et utilisant l'alphabet latin (en opposition à la tradition orthodoxe de Serbie et à son alphabet cyrillique).

Un nouvel exemple d'emprise américaine

Ces arguments historiques et culturels masquent des réalités plus concrètes du 21e siècle néolibéral et mondialisé. Car la Voïvodine est depuis près de 20 ans, malgré son rattachement à la Serbie (qui n'est membre ni de l'UE, ni de l'OTAN), un territoire ciblé à la fois par les multinationales américaines sur le plan économique et sur le plan idéologique par les fondations du magnat américain Georges Soros. Mais elle est également tiraillée par les velléités de Moscou de s'assurer un contrôle sur un futur axe gazier de la Caspienne à l'Allemagne (axe Southstream, actuellement «gelé» à cause de la crise ukrainienne).

Ainsi, les firmes agroalimentaires américaines comme Pioneer ou Monsanto expérimentent en Voïvodine depuis des années le développement d'organismes génétiquement modifiés (OGM) avec les chercheurs de l'Université de Novi Sad. Conséquence : dès 1997, la contamination de l'agriculture traditionnelle de la Voïvodine par les OGM est établie (6). Sur le plan énergétique, la compagnie serbe de pétrole NIS, dont le centre d'activité est en Voïvodine, a fait l'objet de tentatives de contrôle de compagnies autrichiennes, hongroises et russes. Pour l'heure, le russe Gazprom détient 51 % des actions de NIS.

Pour sa part, George Soros, avec ses fondations, finance, dans les pays autrefois communistes, l'action de groupes ou d'organisations non-gouvernementales militant pour les valeurs « occidentales » de liberté et de démocratie. Parmi ces fondations, signalons pour notre propos la National Endowment for Democracy (NED). Concernant la Voïvodine, la NED a dans son programme l'examen des politiques des huit partis au Parlement de Serbie relativement au statut d'autonomie de la Voïvodine ainsi que l'établissement de forums publics sur les enjeux sociaux et politiques de cette petite république. Bien établie à Novi Sad, capitale de la Voïvodine, la NED finance à coups de centaines de milliers de dollars les journalistes indépendants (non-serbes) et entend renforcer les capacités et l'indépendance (face à Belgrade) des médias minoritaires (non-serbes) (7).

Pour certains analystes, la conjonction des politiques américaines et croates correspond à une stratégie d'ultime démembrement de la Serbie en faisant de « l'État fantoche » de Voïvodine le pivot d'un axe entre l'Allemagne et la mer Noire (8). On n'est peut-être pas encore à la phase de réalisation de ce plan, mais on s'en approche. La Voïvodine, prochaine cible de la désintégration des Balkans ?

SOURCE

GRAND ANGLE : Réflexions sur des enjeux contemporains (Bulletin No 4/14 mars 2015/UKRAINE IV)

NOTES

(1) Voir déjà : Le Monde diplomatique, janvier 1992 (« La Vojvodine (sic) à son tour menacée »); janvier 2008 (La boîte de pandore des frontières balkaniques»)

(2) « Vanishing Vojvodina », The Economist, 18 mai 2010.

(3) www.balkanist.net, 11 janvier 2015; www.balkaninsight.com, 14 janvier 2015; www.bosniatoday.ba>, 12 janvier 2015; www.m.strategie-culture.org;

(4) www.dalje.com, (informations sur la Croatie);

(5) Rappelons qu'à la suite des accords de Dayton en 1995, la Bosnie est actuellement un état partagé entre la Fédération croato-bosniaque (musulmane) et la République serbe de Bosnie, qui collaborent à un système de gouvernement tripartite.

(6) Ricarda Steinbrecher, Hungry Corporatism. Transnational Biotech Companies Colonize the Food Chain, 2004.

(7) Voir :www.ned.org

(8) Tels : www.voltairenet.org/article186776.html, www.reseauinternational.net, 17-02-2015; www.robertlindsay.worldpress.com, 16-02-2015 (très antiaméricain).



Dernière modification: 2015-08-17 13:02:21

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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