Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

19 décembre 2018

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23 September 2007

Sans nouvelles du «premier disparu de la démocratie» argentin


Sabrina Bossé
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

August
2018
Rejet de la décriminalisation de l’avortement par un vote du Sénat argentin

December
2001
Démission du président argentin Fernando de la Rua

June
2001
Arrestation de l'ex-président argentin Carlos Menem

March
1992
Attentat contre l'ambassade d'Israël en Argentine

March
1991
Signature du traité menant à la création du Mercosur

October
1983
Premières élections libres après la dictature militaire en Argentine

April
1982
Invasion des îles Malouines/Falkland par l'Argentine

August
1980
Signature du traité de Montevideo entre les pays de l'Alalc

April
1977
Première marche des mères de la Plaza de Mayo en Argentine

March
1976
Renversement de la présidente Isabel Peron en Argentine

November
1975
Déclenchement de l'opération Condor

July
1975
Démission du ministre argentin José Lopez Rega

June
1973
Fusillade lors du retour de Juan Peron en Argentine

March
1973
Retour à la démocratie en Argentine et élection à la présidence de Hector J. Campora

January
1970
Création du mouvement Montoneros en Argentine

May
1969
Déclenchement d'une grève majeure à Cordoba, en Argentine

February
1960
Signature du traité de Montevideo créant l'Association de libre-échange de l'Amérique latine

December
1959
Création de la Banque interaméricaine de développement

December
1959
Signature d'un traité international protégeant l'Antarctique

C'est le 18 septembre 2006 qu'a été aperçu pour la dernière fois Jorge Julio Lopez à son domicile de La Plata, près de Buenos Aires. L'ancien maçon de 77 ans avait livré la veille de sa disparition un témoignage crucial au procès de Miguel Etchecolatz, ancien chef adjoint de la police de Buenos Aires et ex-tortionnaire durant la période dictatoriale de 1976 à 1983 en Argentine. Lopez a alors démontré hors de tout doute la participation de l'ancien policier à des enlèvements et des séances de torture contre la population civile.

Julio Lopez fut enlevé une première fois en 1976 et torturé dans 3 des 21 centres de détention clandestins ultrasecrets du régime militaire, centres qui étaient sous l'autorité de Miguel Etchecolatz (1). La mystérieuse disparition de celui qui, en Argentine, fut baptisé «l'homme deux fois disparu», survient la veille de la condamnation à la prison à vie de l'ancien tortionnaire (2). Un an plus tard, la thèse du suicide ou de la fugue est écartée, laissant place à celle de l'enlèvement.

De la junte militaire à la démocratie

Dans les années 1970, l'Amérique latine connaît une période d'instabilité politique et économique marquante, le pays devenant le «théâtre de violents affrontements» (3). Voyant la situation économique se détériorer, l'armée argentine prend le pouvoir en mars 1976, renversant la présidente de l'époque, Isabel Peron. La junte militaire, dirigée par Jorge Videla, instaure un régime totalitaire, entre autres par l'imposition de la loi martiale (4). De ce fait, l'«Escadron de la mort», un groupe armé et financé à même les coffres de l'État, s'organise dans le but d'éliminer les opposants au régime dictatorial. Au total, près de 30 000 personnes, fidèles à la gauche «péroniste», sont enlevées, torturées ou exécutées. Le pays connaît alors de profondes déchirures.

Au printemps de 1982, le vent tourne. Dans le but de remonter sa cote de popularité, la junte militaire lance une offensive armée contre le Royaume-Uni en envahissant les îles Malouines, revendiquées par l'Argentine depuis 1833. Ce qu'on appellera plus tard la guerre des Malouines se solde finalement par un échec, discréditant la dictature aux yeux des Argentins et entraînant le retour de la démocratie en 1983.

Le mandat du président Nestor Kirchner, qui débute en 2003, est un autre point tournant en ce qui a trait au renforcement de la démocratie en Argentine. Se voulant plus à gauche sur l'échiquier politique, il réussit à faire oublier la pire crise économique qu'ait connu l'Argentine. Fervent défenseur des droits de l'Homme, Kirchner souhaitait ardemment le retrait de l'amnistie dont jouissait les criminels de la dictature. En juin 2005, la Cour suprême annula cette loi qui offrait l'immunité et empêchait les ex-tortionnaires d'être traduits devant la justice (5). Conséquence : un engorgement complet du système judiciaire. Près de 260 anciens policiers et militaires sont derrière les barreaux en attente de leur procès et un millier de procédures pour crime contre l'humanité sont enclenchées (6).

La théorie de l'enlèvement tient la route

Même si les analystes et les journalistes réfutent le possible retour d'un «escadron de la mort» en Argentine, les faits sont de plus en plus indéniables. Maintenant sans protections légales, les criminels souhaitent par tous les moyens éviter les poursuites judiciaires. Bon nombre de juges, avocats, plaignants et témoins ont reçu des menaces de mort. Le procureur dans l'affaire Etchecolatz, Carlos Dulau Dumm, a lui-même été victime d'un «enlèvement express» il y a trois ans, visant à le convaincre d'abandonner les charges sur l'ex-policier (7).

L'organisme de défense des droits humains Amnesty International est catégorique : Jorge Julio Lopez a été «enlevé en raison de sa participation au procès et pour dissuader d'autres personnes de témoigner dans le cadre de procédures similaires» (8). Du côté du gouverneur de la province de Buenos Aires, Felipe Sola, Lopez pourrait bien être «le premier cas de disparition depuis le retour de la démocratie» (9).

Mobilisation sociale

Dès l'annonce de la disparition de Jorge Julio Lopez en septembre 2006, les médias argentins se sont mobilisés. Certains quotidiens ont réservé des espaces à l'intérieur de leurs pages dans le but d'afficher la photo du disparu ainsi que des numéros d'urgence. Cette vague de sympathie a touché la population entière. Des milliers de manifestants sont descendus sur la Plaza de Mayo, à Buenos Aires, pour réclamer le retour de l'ancien maçon.

Un an plus tard, le bouleversement qu'a causé le mystérieux kidnapping se fait encore ressentir et la mobilisation est encore bien présente dans les rues pour souligner ce triste anniversaire. La colère monte auprès de la population qui se retrouve sans véritables enquêtes policières. L'avocate de la famille Lopez, Guadalupe Godoy, estime «que la police concentre ses efforts sur la recherche de Lopez au lieu d'enquêter sur les auteurs possibles du crime, ce qui tendrait à prouver qu'ils sont protégés»(10).

Il devient difficile pour les Argentins d'avoir confiance en leurs forces policières, et ce depuis la disparition de Lopez. Le spectre de la période dictatoriale refait surface, ce qui amène les gens à douter de l'intégrité du service de police. Après les évènements, le gouvernement de Kirchner a mis sur pied un système de protection des témoins en collaboration avec les corps policiers, une protection refusée par plusieurs témoins. Des gens comme Nilda Eloy, une autre victime d'Etchecolatz, se considèrent plutôt pessimiste face à l'efficacité de cette protection : «prétendre que je me sente plus en sécurité grâce à la protection policière dont je bénéficie est ironique. C'est la même police qui m'a séquestrée il y a trente ans» (11).

Est-ce que la disparition de Lopez la découragera de poursuivre les procédures judiciaires ? «C'est un message très clair que j'ai bien saisi, mais ça ne va pas m'empêcher de témoigner» affirme Nilda Eloy (12). Quoi qu'il en soit, cet enlèvement amène la population à se questionner non seulement sur l'intégrité des forces policières, mais également sur la démocratie encore fragile en Argentine.




Références:

(1) AFP, «Buenos Aires n'oublie pas «le premier disparu de la démocratie»». Le Figaro, jeudi 20 septembre 2007, p.4.

(2) VINCENT, Armelle. «En Argentine, une disparition réveille les fantômes de la dictature». Le Figaro, mardi 12 décembre 2006, p.5.

(3) VAÏSSE, Maurice. Les relations internationales depuis 1945. Paris, Éditions Armand Colin, neuvième édition, 2005, p.113.

(4) PERCPECTIVE MONDE. Renversement du gouvernement en Argentine. [En ligne], http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/... consultée le 20 septembre 2007).

(5) BIGO, Antoine. «Témoins sous pression en Argentine». Le Devoir, mercredi le 3 janvier 2007, p. B3.

(6) VINCENT, Armelle. «L'angoisse d'un retour des vieux démons en Argentine». Libération, jeudi le 28 septembre 2006, p.9.

(7) Ibid.

(8) AMNESTY INERNATIONAL. Argentine. «Disparition» présumée / craintes pour la sécurité. [En ligne], 25 septembre 2006, http://web.amnesty.org/library/Index/F RAAMR130042006, (page consultée le 20 septembre 2007).

(9) BIGO, Antoine. op.cit.

(10) VINCENT, Armelle. op.cit.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

Autres références

RHOTER, Larry. «Death Squad Fears Again Haunt Argentina» [En ligne], 8 octobre 2006, http://www.nytimes.com/2006/10/08/world/americas... (page consultée le 20 spetembre 2007).

WIKIPÉDIA. Guerre sale. [En ligne], http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_sale, 5 août 2007, (page consultée le 20 septembre 2007).

Dernière modification: 2007-09-27 15:17:58

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