Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

19 août 2018

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23 June 2015

Toujours le même refrain : guerre larvée dans l'est, luttes entre oligarques, endettement colossal, révisionnisme idéologique et, en prime, un raton-laveur venu de Géorgie


Jean-Pierre Kesteman
historien,
Ph.D.

Grand angle
Réflexions sur des enjeux contemporains
kesteman@abacom.com

Au fil du temps

July
2014
Écrasement d'un avion de la Malaysia Airline au-dessus du territoire ukrainien

March
2014
Tenue d'un référendum en Crimée

February
2014
Renversement du président ukrainien Viktor Ianoukovytch

February
2010
Élection de Viktor Ianoukovytch à la présidence de l'Ukraine

December
2004
Élection de Viktor Yushchenko à la présidence de l'Ukraine

December
1991
Création de la Communauté des États indépendants

Grand Angle : numéro 7

Préambule : les gouverneurs étrangers d'Odessa

En 1794, la grande Catherine fonda dans une région désertique baignée par la mer Noire et conquise sur les Turcs une ville qui s'appellera Odessa. Un de ses successeurs, le tsar Alexandre Ier, choisit comme premier gouverneur de la ville et de la région dite de Nouvelle Russie, un noble français, Armand Emmanuel du Plessis, duc de Richelieu, le petit fils du grand cardinal ministre de Louis XIII. Sa statue domine encore aujourd'hui le grand escalier, rendu célèbre par le film d'Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine. C'est du Plessis qui traça le plan de la ville et y organisa les premières infrastructures. Bientôt, des immigrants de partout s'y installèrent et son port franc devint le principal centre d'exportation des céréales russes. Avec sa population multi-ethnique (russe, grecque, juive, turque, entre autres), Odessa avait au 19e siècle une réputation de ville à l'esprit libre, ouverte sur l'Occident, telle qu'elle a été chantée par les écrivains et poètes (Isaac Babel, Anna Akmatova).

L'histoire se répèterait-elle ? À son tour, à la fin mai 2015, le président ukrainien Poroshenko nomme gouverneur de la région d'Odessa un étranger. Son choix tombe sur Mikheil Saakachvili, ancien président de la Géorgie. Bien connu pour ses sentiments pro-américains et avoir amorcé la guerre de son pays contre la Russie en 2008, Saakachvili est aujourd'hui sous le coup de poursuites pour répondre à des allégations des faits criminels menés durant sa présidence. Pour échapper à des poursuites, il a quitté la Géorgie. C'est lui que le président ukrainien a nommé à Odessa, lui octroyant du même coup la nationalité ukrainienne. De ce fait, la Géorgie ne reconnaissant pas la double nationalité, il n'est plus Géorgien ! Et, comme nous allons le voir, sa nomination s'inscrit au coeur même des luttes internes ukrainiennes entre oligarques (1) et dans les tensions grandissantes entre l'Ukraine et la Russie à propos de la Transnistrie voisine (2) !

La situation économique, les prêts et les dettes

Rien ne va plus sur ce plan. Certes, le devant de la scène est occupé par la Grèce, mais la situation financière de l'Ukraine n'est guère meilleure. Le PIB (produit intérieur brut a baissé au 1er trimestre 2015 de 18 % (sur base annuelle). L'inflation est à 60% (avril) et les réserves en devises étrangères stagnent à 10 milliards de dollars.

Mme Jaresko, une Américaine nommée ministre des Finances par le président Poroshenko, elle aussi gratifiée le jour même de la citoyenneté ukrainienne, se débat pour recevoir la deuxième tranche promise par le Fonds monétaire international (FMI) de 1,7 milliards de dollars. Ce versement s'inscrit dans une passe d'armes impitoyable entre l'Ukraine et ses multiples créanciers. Des montants colossaux doivent être remboursés bientôt, dépassant 19 milliards de dollars, entre autres à des prêteurs privés américains. Et pour avoir de l'oxygène, Kiev entend renégocier sa dette.

À cet effet, le premier ministre ukrainien Yatseniuk et sa ministre des Finances Jaresko étaient à Washington les 8, 9 et 10 juin. Objectifs : préparer une grande conférence entre l'Ukraine et les États-Unis pour attirer l'investissement américain dans leur pays (elle aura lieu le 13 juillet); ensuite, convaincre le FMI que l'Ukraine n'entend pas déroger à sa ligne politique : la dette aux prêteurs privés doit être restructurée (3).

À l'interne, la fragilité bancaire a amené la Banque nationale du pays a déclarer en faillite la banque National Credit de Kiev et 15 autres banques rencontreraient de graves difficultés (4).

Néanmoins, la mise de l'Ukraine sous perfusion occidentale se poursuit. L'UE accepte de prêter 2 milliards de dollars à l'Ukraine, ce qui en fait l'entente la plus importante de l'UE avec un pays non-membre (5), Une générosité qui fait partie d'une politique d'appui aux petites et moyennes entreprises des « candidats » à l'Europe : Moldavie, Géorgie et Ukraine. Le Japon songerait aussi à un prêt important.

Chacun lave plus blanc que blanc

Le président ukrainien Poroshenko a bien compris une des leçons de l'OTAN, de l'UE et du FMI : faire de l'Ukraine un état de droit (afin, entre autres, que les investissements et les prêts américains et européens ne soient pas engloutis dans la gabegie et la corruption endémique du pays) et donc mener une lutte en règle contre la corruption. Le problème est que l'ensemble de la société ukrainienne et surtout ses dirigeants de tout niveau sont englués dans ce système depuis les dernières années du régime soviétique (6) !

Dans cette campagne de nettoyage (lustration) très médiatisée, les effets de toge sont plus impressionnants que les résultats concrets ! De fait, le président Poroshenko et le premier ministre Yatseniuk s'attaquent à diverses cibles, chacun de leur côté. L'énormité de la tâche ne les rebute pas. Chaque semaine, une annonce sensationnelle est publiée. Ainsi, Poroshenko parle d'une grande purge dans l'appareil judiciaire du pays. Il n'hésite pas à annoncer que bientôt 300 juges seront limogés. La police nationale devrait également être réformée de haut en bas.

Par contre, chacun des dirigeants se méfie des autres ! Ainsi on a critiqué en public (dans une émission télévisée) le premier ministre Yatseniuk et son ministre Abramavicius pour avoir limogé un expert Sasha Borovik, avocat de haut rang diplômé de Harvard, qu'on avait invité plus tôt à travailler en Ukraine pour lutter contre la corruption d'officiels (7) !

Plus récemment, la Rada par un vote de 248 sur 450, a approuvé la proposition du président Poroshenko de limoger Valentin Nalivaïtchenko, le chef des services secrets (SBU). Pourtant, cet homme avait été nommé dans la foulée de la « révolution de Maidan », mais, justement, il semble avoir accumulé tellement de données sur des affaires de corruption que beaucoup se sont sentis menacés. On l'a donc accusé d'être lui-même lié à des réseaux mafieux (dont celui de Dmytro Firtash, puissant oligarque exilé aujourd'hui en Autriche sous menace d'extradition aux États-Unis). Ainsi limogé, Nalivaïtchenko a trouvé refuge sous l'aile d'un des oligarques les plus hostiles au pouvoir actuel, Igor Kolomoïski, démis de son poste de gouverneur de Dniepropetrovsk, mais encore influent grâce à sa chaîne de télévision 1+1. En attendant, Poroshenko a nommé son garde du corps en chef à la place de Nalivaïtchenko (8).

Dans une de ses rodomontades habituelles, Poroshenko, lors de son dernier voyage à Washington, a fait état d'un total de 2722 personnes accusées de corruption. Toutes les tentatives des journaux ukrainiens de faire publier cette liste ont essuyé des refus ! Certains se demandent même si elle existe vraiment (9).

Dernière minute : au tour de Chernushenko, président de la Cour d'appel de Kiev, d'être suspecté de corruption. Son dossier litigieux sera présenté sous peu à la Rada (10). Quant au ministre des Ressources naturelles, Ihor Shevchenko, le premier ministre Yatseniuk veut le limoger. Motif : Shevchenko qui a mené ses propres enquêtes sur la corruption de ses subordonnés refuse d'en nommer plusieurs à des postes officiels (11).

Ainsi, la guerre entre oligarques (le président Poroshenko en est un lui-même) se poursuit. Au nom de la lutte à la corruption, le pouvoir en place accuse tout qui exerce une certaine influence en Ukraine. Pour éviter de démettre des « corrompus » et de les remplacer par d'autres officiels ukrainiens, Poroshenko a joué d'un procédé (utilisé par les Américains en Amérique latine dans les années 70 et 80) apparemment prometteur : nommer aux postes-clés des non-ukrainiens, moins susceptibles d'être liés aux réseaux mafieux et à la gangrène morale généralisée !

Nous avons déjà vu que Poroshenko a choisi une Américaine comme ministre des Finances et un Lituanien comme ministre de l'Économie, avec à la clé une citoyenneté ukrainienne instantanée ! Il vient de répéter le truc en nommant Mikheïl Saakashvili, ex-président de la Géorgie, au poste de gouverneur d'Odessa. Avec lui, Poroshenko croit détenir une carte triplement gagnante :

- nommer un anti-russe notoire comme gouverneur d'une région où les sentiments pro-russes restent présents;
- empêcher un oligarque ukrainien d'occuper la place;
- consolider la frontière entre l'Ukraine et la Transnistrie où stationnent depuis des années 2 000 soldats russes.

Mais Saakashvili est recherché en Géorgie pour diverses charges criminelles. Il a failli être mis sur la liste des criminels recherchés d'Interpol et n'y a échappé que grâce aux pressions de ses amis de Washington, menés par le sénateur McCain ! Le président ukrainien lui offre le parachute doré d'Odessa et cette citoyenneté instantanée et refuse d'extrader son allié.

Encore la Transnistrie

Dans ce jeu où certains croient voir une volonté de Kiev d'attaquer la Transnistrie voisine pour contraindre Moscou à lâcher du lest sur le front oriental de Donetsk et de Mariupol, un jalon a été planté. Poroshenko a fait voter par la Rada l'annulation d'une entente entre l'Ukraine et la Russie relative à la Transnistrie. Rappelons que cette «république» qui a fait sécession de la Moldavie en 1992 se considère comme un ancien territoire soviétique et donc russe. Des soldats russes (et un armement important) y stationnent [avec le titre de gardiens de la paix sur la frontière de fait entre la Moldavie et la Transnistrie]. L'accord prévoyait que tous les deux mois, l'armée russe pouvait procéder à une rotation de ses troupes en Transnistrie en traversant quelques kilomètres de territoire ukrainien. La Transnistrie n'a aucun accès à la mer, car elle est en effet enclavée entre la Moldavie et l'Ukraine (voir carte page 6).

Depuis lors, des informations (pas toujours aisées à confirmer) prétendent que l'Ukraine fait stationner des troupes à 20 km de la frontière transnistrienne et qu'elle construirait un mur anti-char à cet endroit (12).

D'un certain passé, faisons table rase?

La célébration par Moscou du 70e anniversaire de la défaite nazie de 1945 (à la fin de ce que les Russes n'appellent pas la 2e Guerre mondiale, mais bien la Grande Guerre patriotique) a été boycottée par les gouvernements occidentaux. L'Ukraine s'est particulièrement distancée de ces cérémonies (bien qu'en 1945, de nombreuses unités ukrainiennes soviétiques combattaient à Berlin). Le gouvernement Poroshenko en a profité en effet pour tenter d'effacer ce passé russe qui colle à la peau de l'Ukraine depuis des siècles.

Il a commencé le 9 avril dernier par s'attaquer aux symboles, en faisant déclarer illégaux tous les insignes, statues, emblèmes, drapeaux évoquant l'URSS d'antan. La loi traite de la même façon les symboles nazis. Voilà Hitler et Staline chassés de l'histoire ukrainienne ! Mais pour faire bonne mesure, la décision vise à l'opposé à valoriser toute l'histoire de la résistance nationaliste ukrainienne au 20e siècle. Cherchez l'erreur?

On oublie Hitler et la croix gammée, mais on réhabilite les nationalistes ukrainiens collaborateurs des nazis en 41-44 dans les génocides des populations slaves, juives et roms. On légitime expressément l'O.U.N. (Organisation des nationalistes ukrainiens) et l'U.P.A. (armée insurrectionnelle ukrainienne), ancêtre des groupes actuels d'extrême-droite Aidar et Svoboda. Ces groupes ne peuvent certes plus arborer la croix gammée, mais ils ont adoptés depuis longtemps d'autres symboles de type germanique, ce qui rend leurs sympathies plus discrètes. La loi interdit de plus de dénoncer ces derniers groupes (13).

Enfin, le gouvernement ukrainien annonce qu'il va déclassifier les archives du KGB de l'ère soviétique présentes sur son territoire et les ouvrir au public (14).



Washington et l'OTAN viennent de renforcer leur armement lourd dans les pays de l'Est européen, jadis membres du Pacte de Varsovie (Pays baltes, Pologne, Roumanie, Bulgarie). Le langage guerrier de Washington fait taire les modestes tentatives du tandem Hollande-Merkel d'en arriver à une détente. La Russie placerait pour sa part des fusées transcontinentales à sa frontière ouest (certains parlent même de la Crimée). Sans le justifier, on peut comprendre Poutine. Que ferait en effet Obama si les Russes venaient narguer les Etats-Unis à leur frontière à Cuba comme en 1962 (ou au Mexique ?)

Notes

(1) Sur la nomination de Saakashvili : BBC, 2 juin 2015; À propos des luttes entre oligarques, voir : Grand Angle n˚ 6.

(2) À propos de la Transnistrie, voir : Grand Angle n˚ 5.

(3) Documents récents sur la dette et les négociations : The Economist, 4 juin 2015; Reuters 6 juin 2015; Interfax Ukraine, 18 mai, 6 juin 2015; Bloomberg, 6 juin 2015. Parmi les créanciers : BTG Pactual Europe, Franklin Advisers, TCW Investment, T. Rowe Price Associates. Sur la visite à Washington : www.time-ua.com, 11 juin 2015. On apprend ce jour que l'Ukraine, le FMI et les créanciers privés se retrouveraient à une table de négociation à Washington le 29 juin et les jours suivants (Interfax Ukraine, 23 juin 2015).

(4) Interfax-Ukraine, 5 juin 2015. Voir aussi The Economist, 4 juin 2015

(5) , 22 mai 2015.

(6) Voir nos numéros précédents sur l'Ukraine.

(7) www.zik.ua, 16 mai 2015; Sasha Borovik a été avocat de Microsoft. Il est basé aujourd'hui à Londres où il travaille pour Akamai Technologies.

(8) Le Devoir (Montréal), 19 juin 2015, Kyiv Post, 22 juin 2015. Sur Dmytro Firtash et autres oligarques, voir les numéros précédents de Grand Angle.

(9) Kyiv Post, 22 juin 2015..

(10) Interfax Ukraine, 22 juin 2015.

(11) Interfax Ukraine, 23 juin 2015.

(12) www.fr.sputniknews.com, 10 juin 2015.

(13) www.wsws.org, 17 avril 2015;

(14) www.theguardian.com, 21 avril 2015; Kyiv Post, 7 mai 2015.



Dernière modification: 2015-08-17 12:59:35

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