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13 novembre 2005

L'Irak pris en tenaille entre la démocratie et le chaos


Laetitia Mfamobani
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Le fonctionnement de l'Irak est désormais régi par une nouvelle Constitution adoptée par voie référendaire, le 15 octobre 2005. Les chiffres officiels, publiés le 26 octobre dernier, indiquent qu'à l'échelle nationale 78% des électeurs ont approuvé le Projet de Constitution. Environ 37% des quinze millions d'irakiens inscrits se sont abstenus de voter.

Soixante dix-huit pourcent comme taux d'approbation paraît énorme, et pourtant cette Loi Fondamentale a été adoptée sur le fil. Si dans certaines provinces telles Dohuk et Erbil, le « oui » l'a emporté avec des pourcentages frôlant l'unanimité, en revanche, les partisans du « non » ont obtenu une majorité dans trois provinces. En effet, dans les provinces de Salaheddine et Al-Anbar, le Projet de Constitution est repoussé par respectivement 82% et 97% des votes. Les électeurs de la province de Ninive ont aussi rejeté le Projet de Constitution mais seulement avec une majorité de 55%. Les résultats de Ninive ont donc permis l'adoption de la nouvelle Constitution, puisque les normes en vigueur en Irak stipulent que si dans trois provinces, deux tiers des électeurs désapprouvent le texte constitutionnel, le résultat national est automatiquement invalidé.

Initialement prévue pour le 18 octobre, la proclamation officielle des résultats s'est finalement faite une semaine plus tard. Ce retard fut la conséquence directe des multiples plaintes pour fraude, reçues par la Commission électorale. D'autre part, la Commission avait relevé des pourcentages très élevés en faveur du « oui » dans certaines régions kurdes et chiites, alors que le taux de participation était de moindre importance. Après une minutieuse vérification, Carina Perelli, directrice de la division de l'assistance électorale de l'Organisation des Nations unies (ONU), a tenu à rassurer les Irakiens sur la fiabilité des résultats. Elle a affirmé : « le résultat est exact. Il a été vérifié selon les procédures que nous suivons tous lorsque nous avons des élections. Il a été audité, contrôlé. Cela a été mené vraiment de manière professionnelle. (1) »

Malgré le ton rassurant de Mme Perelli, les résultats définitifs de ce scrutin entretiennent toujours le doute au sein de la minorité sunnite. D'ailleurs, Mouayed Al-Windaoui, professeur de relations internationales et de l'histoire de l'Irak, à l'Université d'Amman (Jordanie), a dénoncé le non-respect des règles démocratiques observé à Mossoul, capitale de Ninive. Selon lui : « une milice kurde a empêché dans certains quartiers, les électeurs sunnites de voter « non » (2). » Même le Parti islamique irakien, principale formation politique sunnite, qui avait pourtant invité les sunnites à voter en faveur du « oui », a émis des doutes à propos des résultats. Dans un communiqué, le parti a indiqué : « nous avons toujours des doutes sur la crédibilité du référendum, alimentés par la proportion irréaliste des votes favorables dans les provinces kurdes et du sud (chiites), qui varie entre 95% et 99% (3). »

L'Irak a désormais une nouvelle Constitution, mais elle ne semble pas donner satisfaction à tous les Irakiens. Les arabes sunnites s'y étaient ouvertement opposés et la piètre performance du « oui » dans les provinces majoritairement sunnites confirme cette logique. Aussi, la nouvelle Constitution ne fait pas d'unanimité au sein des communautés chiites et kurdes. En effet, le référendum n'a pas suscité beaucoup d'enthousiasme auprès d'environ un tiers des électeurs kurdes, majoritairement les femmes et les jeunes. Ces derniers reprochent aux leaders leur incapacité d'inscrire dans le texte final le droit des kurdes à l'autodétermination. Pour sa part, la communauté chiite, n'est pas totalement satisfaite. Elle espérait un État où l'islam serait le fondement du droit. Or, la Constitution reconnaît l'islam comme « l'une des sources principales du droit » et précise qu'aucune autre règle ne peut « contrevenir aux principes de la démocratie (4) ».

Au-delà de tous les mécontentements, le regard des Irakiens est désormais tourné vers le 15 décembre prochain, date à laquelle se tiendront des élections législatives. La nouvelle Assemblée nationale, issue de cette élection, devrait amender la nouvelle Constitution. Elle aura un mandat de quatre ans et un nouveau gouvernement sera installé avant la fin 2005. En prévision de cette élection, trois grandes coalitions politiques ont été formées. L'Alliance Unifiée, majoritairement chiite, a été reconduite. L'Union patriotique du Kurdistan (UPK) et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) ont maintenu leur alliance. Trois formations sunnites, le Parti islamique, la Conférence du peuple et le Conseil du dialogue national, formeront un Front irakien de la concorde (5). Toutefois, les islamistes du Comité des oulémas, principale formation religieuse sunnite, refusent toute participation électorale sous occupation.

Après une relative accalmie observée pendant le référendum, l'Irak baigne à nouveau dans la violence. Les attentats suicides, les attaques contre les forces de l'ordre et les civils se comptent par dizaines. Par exemple, le 25 octobre 2005, au moins 37 Irakiens ont été tués dans plusieurs attaques de la guérilla à travers le pays. La veille, un triple attentat suicide contre des hôtels habités par des journalistes et des employés étrangers a secoué Bagdad, capitale de l'Irak (6). Un attentat suicide commis le 10 novembre, dans un restaurant bondé du centre de Bagdad, à l'heure du petit déjeuner, a fait plus de 30 morts et une trentaine de blessés (7). Cette violence qui sévit en Irak actuellement semble affecter ses voisins. En effet, les autorités jordaniennes affirment que les auteurs des attentats suicides qui ont frappé Amman, il y a quelques jours, seraient des membres de la guérilla irakienne.

L'Irak est aujourd'hui pris en tenaille entre la démocratie et le chaos. La question se pose alors de savoir : aurait-il fallu enrayer la violence avant d'enclencher le processus démocratique? Certains analystes s'accordent pour dire que la mise sur pied des institutions démocratiques permettrait d'enrayer la violence. En revanche, d'autres pensent que la coalition américano-britannique aurait dû stabiliser le pays avant de mettre le processus démocratique en marche.




Références:

(1) PERRIN, Jean-Pierre. « La Constitution adoptée sur le fil en Irak », Libération.fr, [En ligne], 26 octobre 2005, http://www.liberation.fr/page.php?Article=333693 (Page consultée le 10 novembre 2005)

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) LEMONDE.FR. « Les principaux points de la Constitution irakienne », Lemonde.fr, [En ligne], 14 octobre 2005, http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3218,36-... (Page consultée le 10 novembre 2005)

(5) LE MONDE. « Irak : kurdes, chiites et sunnites ont formé trois grandes listes pour les législatives de décembre », Le Monde (France), 29 octobre 2005, p. 28

(6) TÊTE DE TURC. « L'Irak adopte une nouvelle Constitution », Tête de turc, [En ligne], 25 octobre 2005, http://www.tetedeturc.com/home/article.php3?id_article=4845 (Page consultée le 10 novembre 2005)

(7) RADIO-CANADA.CA. « Nouvelle journée sanglante à Bagdad », Radio-Canada.ca, En ligne], 10 novembre 2005, http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International...

NOUVELOBSCOM. « Les résultats par province », Nouvelobs.com, [En ligne], http://archquo.nouvelobs.com/cgi/articles?ad=etran... (Page consultée le 10 novembre 2005)

SEMO, Marc. « L'indépendance au c?ur des Kurdes irakiens », Libération.fr, [En ligne], 4 novembre 2005, http://www.liberation.fr/page.php?Article=335978 (Page consultée le 10 novembre 2005)

Dernière modification: 2007-05-02 07:13:22

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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