Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

27 juillet 2017

Pays | Statistiques | Années | Événements | Analyses | Biographies | Vidéos | Documents | Glossaire | Notes | Valeurs | Jeux | Recherche

9 March 2008

Afghanistan : ce que trois décennies de guerre ont créé...


Simon Letendre
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

April
2014
Élection présidentielle en Afghanistan

September
2012
Manifestations anti-américaines dans plusieurs pays arabes

August
2009
Tenue d'une élection présidentielle en Afghanistan

October
2001
Bombardements par les Américains et les Britanniques en Afghanistan

September
1996
Prise de Kaboul, en Afghanistan, par les talibans

May
1984
Annonce du boycott des Jeux olympiques de Los Angeles par l'Union soviétique

July
1980
Boycott des Jeux olympiques de Moscou par des pays occidentaux

December
1979
Intervention militaire soviétique en Afghanistan

July
1973
Proclamation de la République d'Afghanistan

September
1961
Ouverture d'une conférence des pays non-alignés à Belgrade

L'Afghanistan est devenu le bastion mondial de la production d'opiacé. C'est 93 % de l'héroïne consommée dans le monde qui est d'origine afghane (1). À l'heure du débat sur la pertinence de la présence canadienne en Afghanistan au-delà de 2009, la réflexion sur les conséquences de l'intervention militaire de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) est incontournable. Bien que les objectifs de la mission de la coalition soient avant tout de sécuriser le pays et d'aider à son développement et à sa reconstruction, la guerre a un impact inéluctable sur le foisonnement du trafic de narcotiques dans le pays. Un regard historique s'impose pour constater l'ampleur du fléau.

Les ravages des trois dernières décennies

L'Office contre la drogue et le crime de Nations unies (UNODC) rappelle que la culture du pavot en Afghanistan n'est pas un fait historique, mais le résultat d'une série de facteurs sociaux, économiques et militaires développés au cours des trois dernières décennies (2). Avant l'invasion soviétique de 1979, la production d'opium se chiffrait à une centaine de tonnes seulement.

Durant la période 1980-1990, les Américains ont, par le biais de la Central Intelligence Agency (CIA), financé le djihad islamique contre les Soviétiques par une aide d'environ 3 milliards de dollars. Cette aide a contribué à l'émergence de groupes fondamentalistes comme celui du seigneur de guerre Gulbuddin Hekmatyar. Le spécialiste John Cooley révèle que « la CIA et ses alliés laissèrent prospérer les plus grands empires de la drogue qu'on ait jamais vus [...] la CIA fermait les yeux et l'encourageait [l'afflux de narcotiques] activement » (3). Ce laxisme a concouru à accroître la production d'opium. En 1990, elle se chiffrait à 1 600 tonnes.

La retraite de l'Union soviétique a laissé le pays en proie à une guerre civile entre les différentes ethnies que compte l'Afghanistan. Le commerce de l'opium servait une fois de plus à financer les seigneurs de guerre (4). Jusqu'à l'éradication de la culture du pavot par le régime des talibans en 2000, la production d'opium est passée de 1 600 à 4 600 tonnes.

Aujourd'hui, l'Afghanistan est responsable de 93 % de l'héroïne qui circule mondialement. La production des 8 200 tonnes d'opium est toujours une source de revenus pour les insurgés talibans qui se battent maintenant contre les soldats de l'Alliance atlantique. Les paysans s'allient aux trafiquants et aux talibans par souci de survie et de sécurité (5).

Qui plus est, la corruption au sein du gouvernement afghan ferait rage. C'est ce qu'affirme la députée au Parlement afghan, Malalai Joya : « 34 membres du parti d'Hekmatyar siègent au Parlement [et] 70 % des membres du Parlement sont accusés de crimes de guerre [dont] des trafiquants de drogues, des talibans et des tueurs de l'Alliance du Nord » (6). Cette compromission n'aide en rien les efforts de la coalition occidentale pour enrayer le problème. Il va sans dire que sans les revenus associés au trafic illicite, les insurgés auraient de la difficulté à financer leurs activités militaires. En ce sens, les soldats pourraient concentrer leur mission sur la reconstruction et le développement.

Vers une culture de remplacement

Plusieurs idées ont été proposées pour contrer la production de pavot. En fait, le problème se situe avant tout au niveau de la rentabilité de la culture. Si les Afghans se tournent vers le pavot, c'est parce que son exploitation est rentable. Par exemple, sa production est 20 fois plus profitable que celle du blé. En contrepartie, les cultivateurs n'aiment pas nécessairement produire le pavot, car il est interdit par la religion musulmane. S'ils le font, c'est parce qu'ils n'ont pas vraiment le choix.

Ainsi, c'est en créant une solution de remplacement que les cultivateurs délaisseront le pavot. À ce titre, certains avancent la possibilité de cultiver un pavot médicinal. Toutefois, la demande est plutôt restreinte. La culture de la grenade est une autre idée intéressante, car elle est plus lucrative que celle du pavot (7). Encore là, si les 193 600 hectares servant à cultiver le pavot se transformaient en champs de grenades, l'offre abondante ferait inévitablement baisser le prix du fruit. Finalement, bien audacieux celui qui trouvera la solution pour éradiquer un fléau que trois décennies de guerre ont consolidé.




Références:

(1) Toutes les statistiques sur la production d'héroïne, d'opium ou sur la culture du pavot ont été prises dans le document suivant, sauf indication contraire : UNITED NATIONS OFFICE ON DRUGS AND CRIME, Afghanistan Opium Survey 2007 Executive summary, Août 2007, 21 p. Disponible en version PDF à l'adresse : http://www.unodc.org/pdf/research/AFG07_ExSum_web.pdf. (consultée le 29 février 2008)

(2) UNODC, The opium economy in Afghanistan, 2003, http://www.unodc.org/pdf/publications/afg_opium_ec... (page consultée 8 mars 2008), voir chapitre 2 ?Historical roots of the opium economy?, pp. 79-87

(3) COOLER, John K, Cia et Jihad 1950-2001 contre l'URSS, une alliance désastreuse, Paris, Autrement, 2002, p. 139.

(4) SCIARDET, Hervé, « À l'ombre du Pakistan », Mouvements, Éditions La Découverte, numéro 20, février 2002, pp. 126-132.

(5) THIBAULT, Simon, « Au pays des narco-talibans », L'actualité, Vol. 31, no. 16, 2006, p.82.

(6) NPD, NPD Malalai Joya Congrès du NPD fédéral, 14 septembre 2006, http://www.npd.ca/node/4327, (page consultée le 8 mars 2008).

(7) BOONE, Jon, « Quand la grenade remplacera le pavot », Courrier international, 31 janvier 2008, p.21.

Dernière modification: 2008-03-14 09:02:01

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.

Liens internes

Les objectifs de Perspective monde
Son équipe au fil des ans
Les sources et les mises à jour
Récupérer des éléments de Perspective monde

Pour en savoir plus

Pour nous écrire un commentaire
Pour visionner la vidéo d'introduction
Bilan du siècle, sur le Québec contemporain
Dimension, sur le langage statistique R

Liens externes

Observatoire des politiques publiques
Observatoire des Amériques
Politique appliquée.tv
Cahiers de recherche

Directeur: Jean-Herman Guay, Ph.D. Tous droits réservés © Perspective monde Version 6.7.2016