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9 avril 2013

Dans l'ombre économique du géant chinois : la Mongolie


Simon P. Soulières
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Au fil du temps

juillet
1992
Tenue d'élections présidentielle et législatives en Mongolie

juillet
1990
Tenue d'élections démocratiques en Mongolie

Il y a déjà un peu plus de vingt ans, les Mongols s'affranchissaient du joug soviétique avec la tenue d'une première élection historique le 29 juillet 1990 (1). Durant ces vingt années de démocratie, le Parti démocratique et le Parti révolutionnaire populaire de la Mongolie se sont échangés le pouvoir (2).

Depuis 2011, le pays connait des taux de croissance économique faramineux (selon le Fonds monétaire international (FMI)) : 17,5% pour 2011, 12,7 % pour 2012 et 15,7 % pour 2013 (3). Les investissement directs étrangers (IDE) ont quadruplé entre 2010 et 2011, atteignant 5 milliards de dollars, signe qu'il y avait déjà à l'époque une forte anticipation de croissance(4). En 2012, les IDE représentaient 62% du PIB(5). La Mongolie tire cette croissance spectaculaire du développement de son secteur minier dont la valeur est évaluée à plus de 1000 milliards de dollars (6).

Le boom minier mongol

Le sous-sol mongol est excessivement riche, on parle d'énormes réserves de cuivre, charbon, or, argent, uranium et plus encore. Le pays possède un avantage considérable versus l'ensemble des compétiteurs internationaux : sa distance avec la Chine permet de réduire les coûts de transports de façon spectaculaire. Les perspectives économiques de la Mongolie deviennent très reluisantes lorsque l'on combine ces deux facteurs. Le géant chinois absorbe déjà plus de 80% des exportations de minerais mongols. De plus, les experts prévoient que ce chiffre grimpera au-dessus de 95% d'ici quelques années (7).

Cette explosion économique se concentre particulièrement dans le désert de Gobi, dans le sud de la Mongolie. Par contre, l'emplacement des mines apporte son lot de défis quant à la localisation des travailleurs. Au total, on évalue qu'il y a près de 18 000 mineurs à loger, à nourrir et que de l'eau et de l'électricité doivent y être acheminées. Par exemple, l'eau provient d'une source souterraine à 50 km des sites, alors que des centrales électriques ont été construites sur place. Bref, il y a de fortes retombées économiques indirectes reliées à la construction de villes minières (8).

Deux sites principaux existent actuellement : le Tavan Tolgoi (TT) et le Oyu Tolgoi (OT). D'ici 2020, les estimations prédisent que ces sites miniers rapporteront près du tiers du PIB mongol. En terme de quantité de ressources, la mine OT «abriterait ainsi le plus vaste gisement de cuivre et d'or inexploré au monde (9)». Quant à elle, TT «possèderait les plus grandes réserves de charbon(10)», même que l'on évalue qu'elle pourrait fournir à la Chine du charbon pour les deux siècles à venir (11). L'espérance de vie de ces projets miniers dépassera les 50 ans d'exploitation et même plus en considérant la prospection minière (12).

L'instabilité des marchés et son effet sur l'économie mongole

La dépendance commerciale avec la Chine, dans le secteur des minerais, n'est pas seulement une bonne nouvelle. En économie, on parle de la malédiction des ressources lorsqu'une économie est trop dépendante de sa production primaire. Le premier effet négatif que cela peut avoir concerne la volatilité des prix dans ces marchés. En 2012, l'économie chinoise, bien que forte, était en ralentissement par rapport aux années précédentes. Ce ralentissement a affecté directement la croissance économique de la Mongolie. Tel qu'énoncé précédemment, la croissance économique en 2011 atteignait 17,5%, puis 12,7% en 2012 (13). Ainsi, les différentes prévisions de croissance économique pour 2013 sont très fluctuantes. Durant le dernier trimestre de 2012, le FMI avait coupé de moitié ses prévisions pour ladite croissance économique de la Mongolie.

On peut dès lors bien évaluer les effets néfastes de cette dépendance envers la Chine. Même que dans le cas de la mine TT, la Chine aurait utilisé à son avantage le monopsone qu'elle possède afin de faire diminuer les prix (14). Ce faisant, le charbon qui est exporté vers la Chine est vendu sous les prix de production (15), évalués entre 30 % et 40% sous les prix du marché (16). Malgré l'avantage d'avoir des débouchés commerciaux quasi automatiques, ce genre de pratique a inspiré un sentiment de méfiance envers la Chine à l'intérieur d'une partie de la classe politique et de la population mongole. Tous craignent d'être totalement dépendants des exportations chinoises, ce qui n'est pas le cas en ce moment.

La crainte politique de la dépendance autour de l'exploitation minière

Bien entendu, la classe politique regarde de près l'exploitation minière dans le sud du pays. Actuellement, le gouvernement tente de renégocier le contrat d'exploitation de OT datant de 2009. Même que, depuis 2011, un certains groupe de politiciens ont amené l'idée de nationaliser, en partie, ces énormes projets. L'idée, de plus en plus forte chez différents députés, consisterait à ce que la Mongolie possède 51% des parts de ces projets (17). Le contrat initial avec OT stipulait que le pays ne pouvait posséder que 34% au maximum et qu'il recevrait quelque 56% des revenus générés par la mine (18).

En mai 2012, le Parlement de la Mongolie, le grand Khoural, a décidé d'instaurer une nouvelle loi qui «limite à 49% la participation de toute compagnie étrangère dans une entreprise mongole(19)». Elle a pour but d'éviter qu'une entreprise chinoise prenne le contrôle de certaines compagnies stratégiques. En 2009, le gouvernement avait aussi fait passer une loi interdisant l'exploitation près des cours d'eau et des forêts (20).

Durant l'été 2012, il y a aussi eu des élections législatives très attendues. Bien entendu, les IDE et l'ensemble du secteur des ressources naturelles ont été au coeur de cette campagne électorale. En fait, depuis 2005, le PIB par habitant touchait les 300 dollars, alors qu'aujourd'hui il a dépassé le cap des 3000 (21). Plus que cela, le projet OT a reçu à lui seul l'équivalent du PIB mongol afin de lui donner vie(22) .

L'enjeu minier en Mongolie est donc extrêmement politisé et cette intervention étatique n'est pas nécessairement bien accueillie par le milieu des affaires internationales. Récemment, la Banque centrale de Mongolie publiait un rapport qui en disait long : « les IDE ont chuté de 44% en septembre par rapport au même mois un an plus tôt (23)». Même si l'instabilité politique à l'égard du développement n'explique pas l'ensemble de cette baisse, il ne faut pas la minimiser. Conseillère du président en 2012, Oyungerel Tsedeudamba suggère que l'avenir de son pays « dépendra d'une distribution intelligente (...) des richesses (24)». Il y a encore près de 30% de la population qui vit sous le seuil de la pauvreté. Aussi, elle croit que l'un des moyens d'augmenter l'accès à la richesse serait d'accélérer la privatisation des terres. Actuellement, seulement «7% des habitants possèdent leur terrain (25)», malgré le fait que la loi sur la privatisation a été introduite il y a déjà 10 ans.

Les peurs environnementales

Enfin, les craintes environnementales sont très fortes sur le sol mongol. Les groupes environnementaux déplorent l'attitude des différents investisseurs qui voient la Mongolie comme la «Minegolie» (26). Durant les dernières années, la population de la capitale mongole, Oulan-Bator, a grossi d'environ 70% (27). Cette augmentation s'explique, en partie, par des réfugiés qui ont fui la dévastation environnementale (28).

Il y a aussi beaucoup de prospecteurs illégaux d'or qui utilisent du mercure et du cyanure afin de trouver ce métal. Or, l'utilisation de ces produits est hautement nocive pour les rivières (29). L'écologiste Tsetsegee Munkhbayar a fait sa popularité en Mongolie en nettoyant la rivière Onggi. Son message est clair : si les mines continuent d'être exploitées, «Nous ne nous développerons jamais (30).» Il croit plutôt que le mode de vie ancestral doit continuer à être reproduit.




Références:

(1)PERSPECTIVE MONDE, « Tenue d'élection démocratique en Mongolie», [En Ligne], http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... page consultée le 1 avril 2013

(2) PERSPECTIVE MONDE, «Mongolie/ligne du temps ( dirigeants) », [En Ligne], http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... page consultée le 1 avril 2013

(3)FMI, Perspective de l'économie mondiale, Octobre 2012, [En Ligne], http://www.imf.org/external/french/pubs/ft/weo/201... page 87, page consultée le 1 avril 2013

(4) AFP, « Élection en Mongolie sur fond d'inégalités croissantes», 26 juin 2013, accès via eureka.cc, 6 avril 2013

(5) LÉGARÉ-TREMBLAY, Jean-Frédéric. « Le Klondike mongol - La ruée vers l'or cahoteuse des minières», Le Devoir, 28 juin 2012, accès via eureka.cc le 6 avril 2013

(6) SCIENCES AVENIR, « La Mongolie veut combattre la pollution grâce au souffle du vent», 5 décembre 2012, [En Ligne], http://sciencesetavenir.nouvelobs.com/nature-envir... , page consultée le 7 avril 2013

(7) THE ECONOMIST, « Booming Mongolia: Mine, all mine» 21 janvier 2012,[En Ligne], http://www.economist.com/node/21543113, page consultée le 1 avril 2013

(8) Loc. Cit.

(9) CRÉDIT SUISSE, «Mongolie ou l'intérêt croissant des investisseurs»,5 décembre 2011, [En Ligne], https://infocus.credit-suisse.com/app/article/inde... page consultée le 1 avril 2013

(10) Loc. Cit.

(11) DE LA GRANGE, Arnaud, « La Mongolie, futur émirat des steppes», Le Figaro, 27 juin 2012, accès via eureka.cc le 6 avril 201

(12) THE ECONOMIST, « Booming Mongolia: Mine, all mine», Op. Cit.

(13) THE ECONOMIST, «Banyan: Before the gold rush», 16 février 2013, [En Ligne], http://www.economist.com/news/asia/21571874-mongol... page consultée le 1 avril 2013

(14) THE ECONOMIST, « Asia: Cursed by Bounty», 21 novembre 2012, [En Ligne], http://www.economist.com/news/21566387-mongolia-wi... page consultée le 1 avril 2013

(15) THE ECONOMIST, « Banyan: Before the gold rush» Op.Cit.

(16) DE LA GRANGE, Op. Cit.

(17) Le MONDE, « Ruée vers l'or en Mongolie», 15 mars 2013, http://www.lemonde.fr/international/article/2012/0... page consultée le 1 avril 2013

(18) FALLETTI, Sébastien. « La Mongolie, nouvel eldorado minier mondial», Le Figaro, 17 septembre 2010, [En Ligne], http://www.lefigaro.fr/matieres-premieres/2010/08/... page consultée le 6 avril 2013

(19) LÉGARÉ-TREMBLAY, Jean-Frédéric. Op. Cit.

(20) Loc. Cit.

(21) DE LA GRANGE, Op. Cit.

(22) FALLETT, Sébastien. Op. Cit.

(23) LÉGARÉ-TREMBLAY, Jean-Frédéric, « Croissance: la Mongolie au sommet du monde en 2013», Affaires sans Frontières, 10 janvier 2013, [En Ligne], http://affairessansfrontieres.bwob.ca/secteurs-d-a... page consultée le 7 avril 2013

(24) DE LA GRANGE, Op. Cit.

(25) Loc. Cit.

(26) ZEGREENWEB.COM, « Le boom minier mongol inquiète les écologistes », 18 janvier 2011, [En Ligne], http://www.zegreenweb.com/sinformer/le-boom-minier... page consultée le 1 avril 2013

(27) THE ECONOMIST, « Booming Mongolia: Mine, all mine», Op. Cit.

(28) Loc. Cit.

(29) Loc. Cit.

(30) Loc. Cit.

Autres références

MACNAMARA, William. « Boom in Mongolia deflates after deal that started it is threatened», New York Times, 10 décembre 2012, [En Ligne], http://dealbook.nytimes.com/2012/12/10/boom-in-mon... page consultée le 6 avril 2013

LES ECHOS, « La croissance trop rapide d'Oulan-Bator», 5 février 2013, [En Ligne], http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/energi... page consultée le 6 avril 2013

Dernière modification: 2013-04-15 08:48:45

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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