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12 octobre 2008

Liberia : La reconstruction selon la « Dame de fer »


Yanis Bousmaha
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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2014
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1990
Assassinat du président libérien Samuel K. Doe

juillet
1971
Décès du président libérien William Tubman

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

Après 14 années de guerre civile, le Liberia a pris un tournant historique en élisant à sa tête, en novembre 2005, Ellen Johnson-Sirleaf, une mère de 4 enfants diplômée de Harvard. Trois ans plus tard, la situation délicate de ce pays semble être en voie de rétablissement.

Au mois de novembre 2005, l'élection d'Ellen Johnson-Sirleaf marque l'achèvement des années sombres du Liberia. En effet, depuis le début des années 80, avec le coup d'État de Samuel Doe, le Liberia est devenu un des pays les plus instables d'Afrique. La victoire de Charle Taylor à la présidence, en 1995, n'a fait qu'empirer la situation des Libériens. Une rébellion dans le nord du pays ainsi que la pression internationale l'on conduit à démissionner en 2003 et le pays a ensuite été administré par un gouvernement de transition sous tutelle des Nations unies (1). C'est dans ce chaos ambien qu'a pu être organisée, deux ans après, l'élection présidentielle qui a été remportée par Ellen Johnson-Sirleaf.

Ses affinités économiques

Témoignant d'un renouveau dans les mentalités libériennes, cette élection est chargée de symbolisme. Mais ce qui est sans doute le plus important, c'est l'espoir qu'elle a apporté au peuple libérien. Car Ellen Johnson-Sirleaf a multiplié les promesses durant la campagne électorale, notamment sur le plan socio-économique. En effet, selon elle, la paix d'une nation passe essentiellement par son développement économique, c'est donc dans cette optique qu'elle choisit d'agir.

Mais comme elle l'avoue elle-même, le redressement économique est bien plus difficile qu'elle ne l'imaginait. Le Liberia est un pays déchiré par les années de guerre civile et beaucoup de villes, la capitale Monrovia y compris, n'ont toujours pas l'eau courante et l'électricité. C'est également un pays où 100 000 anciens rebelles errent encore sans emplois et sans argent (2) et où la réinsertion sociale des enfants-soldats a été négligée pendant plusieurs années. Les principales critiques envers la présidente portent donc sur le fait que l'aspect social est négligé au détriment de la santé économique, comme le démontreraient ses fréquents voyages à l'étranger pour obtenir aide et contrats.

Cependant, au regard de la situation qui existait avant 2005, les améliorations que l'on peut constater sont significatives. L'économie de ce pays de 3 millions d'habitants, pourtant riche en ressources naturelles, avait été « plombée » par la corruption. En effet, le commerce de bois et de diamants, qui constituent deux des principaux produits d'exportation, était frappé de sanctions internationales lourdes en raison de l'emprise qu'avaient les chefs de guerre sur eux (3). Celle que l'on surnomme la « Dame de fer » a su avancer sur cette situation épineuse et des mesures partielles ont déjà été prises. La présidente fait régulièrement le point avec son ministre des Mines pour accélérer les démarches afin de se conformer, le plus tôt possible, aux exigences du processus de Kimberley, un régime international de certification des diamants bruts (4).

Elle a également réussi à faire plier le géant mondial de l'acier Arcelor Mittal pour l'amener à réviser un accord de 2005 portant sur l'exploitation des ressources en fer. Le groupe va désormais investir plus d'un milliard de dollars pour développer les mines, les voies ferrées et les installations portuaires nécessaires à l'acheminement du minerai. Cet investissement va donc être profitable pour tout le réseau d'infrastructure du pays, sans parler des 3 500 emplois directs et des 15 000 à 20 000 emplois indirects que cela va générer (5). Cet accord avec Arcelor est donc bien plus favorable que celui qui avait été ratifié en 2005 par un gouvernement de transition particulièrement corrompu. C'est en raison de ce genre de décision, où les intérêts nationaux sont sacrifiés aux profit des intérêts individuels, qu'Ellen Johnson-Sirleaf a choisi de s'attaquer directement à la corruption (6).

La lutte contre la corruption

L'intégrité du gouvernement est sans doute le point le plus louable que la présidente a à son actif, car comme prévu, une campagne massive de lutte contre la corruption a été menée dès sa nomination. Ainsi, plusieurs fonctionnaires du ministère des Finances ont été limogés. Les mesures anticorruption portent notamment sur les domaines qui touchent à l'exploitation des ressources naturelles, entre autres le bois et le diamant, car selon Johnson-Sirleaf, « La mauvaise gestion financière contribue à la déroute du pays » (7). Selon la journaliste canadienne Sophie-Hélène Lebeuf, cette dernière reste cependant « pour l'instant réfractaire au plan des bailleurs de fonds internationaux de lutte contre la corruption qui mettraient le pays sous leur tutelle économique (8).»

Mais éradiquer la corruption au sein de l'État et du secteur privé n'est pas non plus aussi simple que ce qu'elle pensait (9). La présidente dit à ce sujet : « Je ne savais pas qu'elle (la corruption) était généralisée. Je croyais que c'était un phénomène isolé. Cela signifie qu'il ne suffit pas de punir ou de modifier les lois, il faut vraiment instaurer un changement d'attitude. Cela ne se fait pas en un jour (10). »

Mater les anciens chefs de guerre, dont certains siègent même au Parlement, est également une entreprise périlleuse (11). En effet, Johnson-Sirleaf s'est mis à dos de nombreux hauts dirigeants en déclarant : « Sous mon administration, la corruption sera le principal ennemi public. Nous l'affronterons et le combattrons ». Car mettre un terme à la corruption et faire en sorte que le pays reprenne le contrôle de ses ressources ne plaît pas à tout le monde; pas en tout cas à ceux qui profitent de l'état de chaos dans lequel est plongé le pays. La présidence est donc un emploi très risqué. Beaucoup de personnalités politiques importantes ont été assassinées avant elle (12). Ellen Johnson-Sirleaf est donc protégée en permanence par une équipe de gardes du corps des services secrets américains.

Démocratie et État de droit en meilleure santé

Le Liberia a fait « des progrès tangibles en passant d'un État quasiment en faillite à un État démocratique gouverné par la loi », souligne Human Rights Watch (HRW) (13). Fin 2006, de solides raisons d'être optimiste existaient, écrit l'organisation de défense des droits de l'Homme, en citant l'engagement du gouvernement à combattre la corruption, et à rendre fonctionnel la police et l'armée pour un contrôle accru des ressources naturelles (14).

Avant de pouvoir considérer que la situation est acceptable, le Liberia doit cependant encore venir à bout des tensions ethniques qui divisent la population, faire baisser le taux de chômage qui atteint toujours les 80 % et augmenter le taux d'alphabétisation (15). Et bien que la présidente ait encore bien des défis à relever, elle peut d'ores et déjà se prévaloir d'un bilan plutôt positif en ayant fait progresser l'État de droit.

La lourde tâche de réunifier et reconstruire un pays dévasté par un quart de siècle de coups d'État et de guerre civile reste néanmoins d'actualité.




Références:

(1) Stéphanie NADEAU « Liberia: un bilan annuel peu apprécié », Percpective monde, le 12 mars 2007, http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BM... page consultée le 11/09/08.

(2) « Une femme aux commandes », http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International... mise à jour le lundi 16 janvier 2006 à 14 h 30, page consultée le 11/09/08.

(3) Olivier PÉGUY, Les défis de la nouvelle présidente, RFI, http://www.rfi.fr/actufr/articles/071/article_39829.asp, Article publié le 15 novembre 2005 dernière mise à jour le 15/11/2005, page consultée le 11/09/08.

(4) AFP. « Le Liberia doit faire plus pour une levée de l'embargo sur ses diamants: ONU », La Presse, 20 octobre 2006, [s.p.], page consultée le 11/09/08.

(5) REPUBLICOFTOGO, http://www.republicoftogo.com/central.php?o=5&s=50... publié le 12 January 2007, page consultée le 11/09/08.

(6) loc. cit.

(7) Jean-François BÉLANGER, « Là où aucune autre Africaine n'est allée : à la tête de son pays. Une rencontre avec la présidente du Libéria », SRC Télévision - Le Téléjournal / Le Point, lundi 29 janvier 2007, Radio-Canada, http://www.biblio.eureka.cc.ezproxy.usherbrooke.ca... page consultée le 11/09/08.

(8) Sophie-Hélène LEBEUF, « Ellen Johnson-Sirleaf, présidente du Liberia » http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2006/... mise à jour le vendredi 3 mars 2006 à 20 h 48, page consultée le 11/09/08

(9) Olivier PÉGUY, op. cit.

(10) Jean-François BÉLANGER, op. cit.

(11) Sophie-Hélène LEBEUF, op.cit.

(12) Jean-François BÉLANGER, op. cit.

(13) REPUBLICOFTOGO, op. cit.

(14) REPUBLICOFTOGO, op. cit.

(15) Sophie-Hélène LEBEUF, op. cit.

Dernière modification: 2008-11-21 08:31:02

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