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9 novembre 2008

Dans l'ombre d'un souverain : la succession de Juan Carlos en Espagne


Jean-Félipe Nadeau
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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Depuis l'arrivée au pouvoir de Juan Carlos I, le 22 novembre 1975, il y a plus d'un quart de siècle, aucun journal espagnol, aucune revue à sensation nationale ou européenne n'a eu l'occasion de révéler le moindre scandale financier, la moindre incartade conjugale ou conduite immorale d'un seul des membres de cette famille modèle. Après 28 ans de règne, il fait littéralement l'unanimité et attire la vive sympathie de la majorité du peuple espagnol qui reconnaît en lui un roi accessible et près du peuple(1).

Tout d'abord, il est bon de savoir que de 1936 à 1975, le pays était placé sous la gouverne de Franco et son régime dictatorial. Ce régime ne restaure par la royauté, mais le jeune Juan Carlos, héritier du trône, est toujours considéré comme étant le dauphin du dictateur. Cependant, un accident tragique vint ternir son image populaire. En effet, en 1956, Juan Carlos, alors âgé de 18 ans, tue accidentellement son frère cadet lors d'une partie de tir. Il s'agit d'un « Accident funeste qui sans aucun doute contribua à noircir son caractère et qui expliquerait en partie cette mélancolie coupable qui le caractérise dans les images d'archives »(2). Dans les années qui suivirent, l'accident fut oublié et Juan Carlos continua son ascension vers le pouvoir. Le 15 juin 1971, une loi espagnole vint le confirmer comme successeur du dictateur. Officiellement, c'est le 22 novembre 1975, soit deux jours après la mort de Franco, qu'il est déclaré roi d'Espagne.

Toutefois, Juan Carlos I refusa de s'appuyer sur l'héritage franquiste. Il considérait la dictature contraire au développement sain de l'Espagne et de l'Europe. À la suite de sa nomination, il instaura rapidement une série de mesures symboliques (amnistie des prisonniers politiques, légalisation des idées communistes) montrant son ambition de faire de l'Espagne un État démocratique. « Promulguée en 1978, la nouvelle Constitution fonde en effet une monarchie parlementaire, ne reconnaissant plus le catholicisme comme religion d'État et consacrant les principales libertés (liberté de la presse au premier chef, ainsi que, par exemple, le droit à l'avortement) »(3).

La constitutionnalité du roi

Une monarchie constitutionnelle implique le partage des pouvoirs de l'État entre le roi et le Parlement (les Cortes en Espagne). Dans ce genre de système, les droits, devoirs et privilèges sont souvent divisés équitablement pour assurer l'équilibre du pays. C'est ce que fit Juan Carlos en 1978. Selon l'article 56 (1) de la Constitution espagnole, « Le roi est le chef de l'État, symbole de son unité et de sa pérennité ; il est l'arbitre et le modérateur du fonctionnement régulier des institutions ; il est le plus haut représentant de l'État espagnol dans les relations internationales, spécialement avec les nations appartenant à sa communauté historique »(4). C'est donc dire que le roi d'Espagne agit principalement comme représentant de l'État, mais qu'il ne contrôle aucunement la politique interne de son pays. On retrouve d'ailleurs à l'article 62 une liste de tâches incombant au roi, par exemple : sanctionner et promulguer les lois, exercer le commandement suprême des forces armées, convoquer et dissoudre les Cortes, nommer et révoquer les membres du gouvernement et présider le conseil des ministres sur demande(5).

D'autre part, Juan Carlos a, comparativement à ses prédécesseurs, prévu des mécanismes de succession pour son poste. Ils sont décrits à l'article 57 et stipulent que la Couronne d'Espagne est héréditaire(6). Les hommes de la lignée ont préséance au trône et portent, dès leur naissance, le titre de prince des Asturies. Bien que les femmes de la famille royale aient un statut particulier, l'article 58 leur interdit de règner, allant même jusqu'à stipuler que la reine ne peut exercer de fonction constitutionnelle. Si jamais la famille royale venait à s'éteindre, il est écrit que les Cortes pourvoiraient à la succession de la Couronne de la manière qui conviendrait le mieux aux intérêts de l'Espagne. Certains analystes ont même mentionné que, dans un tel cas, les Cortes pourraient, en toute légalité, abolir la monarchie de son territoire par une loi organique.

Le successeur

Le roi d'Espagne a, sans étonnement, pressenti son fils aîné, le prince Félipe, comme successeur légitime à la Couronne. Ce dernier s'inscrit dans la même lignée philosophique que son père, avec un grand respect pour les institutions démocratiques. Il a fait ses études, surtout à caractère politique, en Espagne. Mais la plus grande partie de son éducation vient des nombreux voyages à travers le monde effectués avec les délégations menées par son père(7). Il est considéré comme le bras droit de Juan Carlos I et crée depuis déjà plusieurs années de nombreux liens diplomatiques avec la communauté internationale. Étant donné le statut constitutionnel du poste de roi, les idées de Félipe sont relayées au second plan. Il entend toutefois regarder attentivement les changements possibles à la Constitution qui ont fait surface dans la presse espagnole ces derniers temps.

En effet, le président des Cortes a affirmé qu'il était temps pour l'Espagne de renouveler les bases de sa monarchie. L'article 14 de la Constitution affirme qu'il est interdit de faire toute discrimination sur la base du sexe, de la religion ou de la nationalité. Toutefois, les articles qui font référence à la Couronne excluent formellement toute présence féminine sur le trône d'Espagne. Il y a là ambiguïté au sein même de la Constitution, ce qui déplait aux défenseurs des droits fondamentaux. Depuis un certain temps, les journalistes du pays se prononcent en faveur d'un référendum sur les changements à apporter à la succession de la Couronne. La presse espagnole explose littéralement d'articles proposant des changements constitutionnels. Le fait est que le prince héritier a, à l'heure actuelle, deux petites filles. Celles-ci ne pourraient accéder au trône dans les conditions présentes et un cousin germain ou un neveu aurait même priorité sur la lignée directe de la famille royale au moment de la succession du roi Félipe. Un grand débat a présentement cours en Espagne sur cette idée.

Des améliorations possibles

Ce débat occupe de l'espace dans la presse. Parmi ceux qui lancent des « les appels au toilettage démocratique de la Constitution », il y a Luis Maria Anson, une « personnalité peut-être plus influente que son propre journal », le célèbre La Razon. Il aurait à cet égard l'appui de « la majorité des médias espagnols, [dont ceux] du quotidien centriste El Mundo et le pro-socialiste El Pais, journal de référence de la gauche intellectuelle »(8). Certes, des améliorations démocratiques sont envisageables en Espagne. Il faut dire que c'est la première véritable démocratie que connait le pays et que des erreurs sont possibles.

Toutefois, le roi actuel a prouvé par le passé être fortement attaché aux institutions qu'il a créées et défendues. L'abolition de la monarchie, telle que pressentie par les réformistes du pays, n'est pas envisageable. Pourtant, Juan Carlos avait dit, à l'époque de son accession au trône, que la monarchie pourrait n'être que temporaire, une sorte de zone tampon entre le régime dictatorial de Franco et la pleine émancipation d'une République démocratique(9). Reste à savoir si la volonté politique vaincra.

Médiagraphie

(1)Philippe Nadouce. Notre ami le Roi d'Espagne. Divergences, [en ligne], [hyperlien] (page consultée le 29 octobre 2008).

(2)Paul Yaurs. Juan Carlos 1er le Roi d'Espagne. Innovation démocratique, [en ligne], [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMPays?codePays=ESP'>Espagne.html, (page consultée le 29 octobre 2008).

(3)Philippe Nadouce. Loc. cit.

(4)Université de Perpignan. Constitution 1978, [en ligne], [hyperlien] (page consultée le 4 novembre 2008)

(5)Ibid

(6)Ibid

(7) Higinio Polo. L'irrémédiable décadence de la monarchie espagnole. Presse-toi à gauche, [en ligne], [hyperlien] (page consultée le 29 octobre 2008).

(8) Adeline Percept. Le consensus sur la monarchie espagnole se fragilise. France 24, [en ligne], [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1512'>monarchie-fissure-espagne-sondage-felipe-juan-carlos-madrid, (page consultée le 29 octobre 2008).

(9) Christian Galloy. Espagne : débat sur la femme et la monarchie relancé par l'union de Letizia Ortiz avec le Prince héritier Felipe. Latin reporters, [en ligne], [hyperlien] (page consultée le 29 octobre 2008).

Textes complémentaires à la recherche

Madrid Diane Cambon. Le roi Juan Carlos défend la monarchie espagnole. Le Figaro, [en ligne], [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1512'>monarchie_espagnole.php, (page consultée le 29 octobre 2008).

ROI D'ESPAGNE. Espagne facile, [en ligne], [hyperlien] (page consultée le 29 octobre 2008).

Rois et reines d'Espagne. Terres Contées, [en ligne], [hyperlien] class='liendanstexte' href='/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire=1495'>gouvernement/espagne.htm, (page consultée le 29 octobre 2008).



Dernière modification: 2008-11-14 08:26:48

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
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