24 avril 2019 Recherche  
Pays     Statistiques    Années     Événements     Analyses     Biographies     Vidéos     Documents     Glossaire     Notes     Valeurs     Jeux   

12 avril 2009

L'éclair avant le tonnerre : Kigali, le 6 avril 1994


Benoît Bisson
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

Balado: Le monde en perspective




Nouveauté. Écoutez en baladodiffusion les rencontres qu'animent les professeures Isabelle Lacroix et Karine Prémont sur des questions qui touchent les enjeux démocratiques, les relations internationales ou les modes de scrutin. Des rencontres de 20 minutes dans un style simple et ouvert avec des spécialistes, des personnes présentes sur le terrain et aussi des étudiantes et étudiants de second cycle.

Au fil du temps

mars
2018
Accord à Kigali en prévision d’une Zone de libre-échange continentale en Afrique

avril
1994
Attentat contre les présidents du Burundi et du Rwanda

février
1986
Ouverture du premier Sommet de la francophonie

juillet
1973
Renversement du gouvernement de Grégoire Kayibanda au Rwanda

mai
1963
Signature de la Charte constituant l'Organisation de l'unité africaine

juillet
1962
Proclamation de l'indépendance du Rwanda

L'année 2009 marque les quinze ans du génocide du Rwanda, qui eut lieu entre les mois d'avril et juillet 1994. Dans plusieurs pays, des commémorations sont prévues pour se rappeler les atrocités qu'a subies le peuple rwandais pendant cette courte période qui marquera à jamais l'histoire de cette région du monde.

Or, si peu de gens ont oublié les massacres commis au Rwanda, il en est tout autrement de l'évènement qui eut lieu le 6 avril 1994, considéré comme étant l'éclair avant le tonnerre. En effet, lors de ce jour fatidique, deux chefs d'État africains, soit le président du Rwanda Juvénal Habyarimana et son homologue burundais Cyprien Ntaryamira, perdirent la vie lors de l'écrasement de leur avion (1). En provenance de Dar-Es–Salaam, le Falcon 50 du président rwandais fut atteint d'un missile sol-air à son arrivée à l'aéroport de Kigali.

Plusieurs versions : qui dit vrai?

Le soir du 6 avril 1994, tant la communauté internationale que la population rwandaise sont plongées dans une phase de spéculation quant à ce qui s'est réellement passé. La thèse de l'accident est évoquée, mais est rapidement évacuée en raison des nombreux témoignages allant dans le sens d'un attentat (2). Une fois l'hypothèse d'une attaque communément acceptée, il restait à déterminer le groupe qui l'aurait commandité.

La zizanie entraînée par la mort du président Habyarimana prit des tournures surprenantes. Le matin du 7 avril, une dizaine de Casques bleus belges furent tués par les Forces armées rwandaises (FAR). Ces derniers croyaient en la rumeur propagée par la Radio télévision libre des mille collines (RTLM), disant que ces Casques bleus étaient les responsables de l'attentat (3). Cet argumentaire reposait sur le fait que le missile ayant abattu l'avion provenait d'un site contrôlé par les Belges, et que ces derniers avaient l'intention d'aider le Front patriotique rwandais (FPR) à prendre le pouvoir. Or, le FPR, qui avait notamment pignon sur rue à Bruxelles, menait une lutte armée contre le gouvernement en place depuis le début de la décennie (4).

Parmi la variété d'hypothèses concernant le ou les auteurs du crime, nous retrouvons celle qui prétend que les « Hutu Power » auraient perpétré l'attentat. Les principaux motifs qui auraient poussé ces extrémistes à passer à l'acte proviendraient de l'ouverture du président Habyarimana face aux demandes Tutsi. En fait, sa décision de respecter les accords d'Arusha, prévoyant un meilleur partage du pouvoir entre les deux ethnies, et sa décision de ne pas inclure dans le processus le parti politique extrêmiste Hutu, Coalition pour la défense de la République (CDR) (5), ont certainement favorisé cette perception.

Le Front patriotique rwandais, suspect numéro un

Tant au lendemain de l'accident qu'aujourd'hui, l'hypothèse de la responsabilité du FPR semble être celle qui est la plus acceptée. Actuel président du Rwanda et chef du FPR au moment des évènements (6), Paul Kagame est accusé d'avoir planifié l'attentat par de nombreuses personnes qui ont enquêté sur le sujet. Le controversé journaliste canadien Robin Philpot n'y va pas de main morte envers la responsabilité du président Kagame dans un livre qu'il a dédié exclusivement au génocide rwandais (7). Par ailleurs, en 2006, un juge français vint a la conclusion que « Paul Kagame et le FPR avaient planifié l'attentat contre l'avion du président rwandais Habyarimana et supervisé son exécution pour prendre le pouvoir avec une offensive militaire par la suite. (8) »

En plus d'un mobile qui peut sembler important aux yeux de plusieurs, les moyens entrepris pour réaliser l'attentat incriminent également le FPR. En fait, le missile tiré sur l'avion du président Habyarimana était vraisemblablement un missile SAM-16 (9). Or, en plus d'avoir été vu en possession de ce type d'artillerie (10), le FPR possédait une expertise que n'avaient pas les FAR pour les attaques anti-aériennes.

Devant toutes ces accusations, le FPR et Paul Kagame ont toujours nié leur responsabilité dans l'attentat commis le 6 avril 1994. Lors du jugement prononcé par le Francais Jean-Louis Bruguière en 2006, le président rwandais rétorqua que les allégations étaient totalement «infondées » et que le juge avait pris sa décision sur une « base de ragots et de rumeurs ». Bref, il estimait que le soi-disant procès, ainsi que le mandat international porté contre des membres du FPR qui en résultait, ressemblaient « plus à un jeu politique qu'à une vraie procédure judiciaire » (11). Visiblement vexé par les soupçons portés contre lui, M. Kagame a même suggéré d'organiser un procès contre l'ancien président de la France, Jacques Chirac, et d'autres hauts responsables français pour leurs rôles dans l'attentat et le génocide (12).

L'enquête sans fin

Bien que l'attentat sur l'avion des présidents rwandais et burundais date de plus de quinze ans, personne n'a vraiment été accusé pour ce crime. Certes, il semble y avoir eu des recommandations faites pour enquêter sur M. Kagame, mais encore là, il ne s'agit que de présomptions.

Le fait le plus intrigant dans cette histoire a été l'absence de volonté politique des différents acteurs impliqués pour faire la lumière sur cet incident. De toute évidence, la France semble être la plus impliquée dans la quête de la vérité. Il faut toutefois savoir que trois de ses ressortissants se retrouvaient dans l'avion qui a été abattu.

Outre le peu de leadership dont fait preuve la communauté internationale, l'incapacité de désigner un coupable provient aussi du fait que personne ne veut témoigner. En fait, certaines personnes ont accepté de témoigner, mais pour une raison ou pour une autre, leur crédibilité a été remise en question (13). Les seuls témoins considérés crédibles ont refusé de témoigner (14). Évidemment, sans témoin fiable, la mise en accusation est particulièrement compliquée.

La seule procédure juridique qui a eu comme conséquence des résultats plutôt concrets est celle menée par le juge Bruguière, en 2006. Il a su mettre en place des mandats internationaux sur neuf personnes dans l'entourage de Paul Kagame. Malgré tout, ce jugement n'a pas porté fruits. En effet, en novembre 2008, une des suspects, Rose Kabuye, haut gradé du FPR, fut arrêtée en Allemagne, déportée en France, puis a été relâchée pour éviter un incident diplomatique avec le Rwanda (15).

Pour toutes ces raisons, il est encore pratiquement impossible d'établir quel groupe a commandité l'attentat sur le Falcon 50 du président rwandais. Toutes les hypothèses émises par les différents experts sont plausibles, et les accusations faites, tant sur le FPR que sur les Belges ou les Hutu Power, sont basées sur des spéculations. Aurons-nous la chance de connaître la vérité un jour ? De toute évidence, ce ne sera pas demain.




Références:

(1) AFP, « Les présidents du Rwanda et du Burundi sont tués dans le crash de leur appareil », La Presse, 7 avril 1994, p.A1

(2) Loc Cit.

(3) Sénat de Belgique. « Commission d'enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda », 6 décembre 1997, EN LIGNE, http://www.senate.be/www/?MIval=/publications/view... (page consultée le 12 avril 2009)

(4) Les nouvelles de Bruxelles A Kigali. « 10 Casques bleu belges : les faits », 16 avril 2007, EN LIGNE, http://www.nkb-journal.com/spip.php?article125, (page consultée le 12 avril 2009)

(5) Assemblée nationale française. « Par la mission d'information : De la commission de la défense nationale et des forces armées et de la commission des affaires étrangères, sur les opérations militaires menées par la France, d'autres pays et l'ONU au Rwanda entre 1990 et 1994. », 15 décembre 1998, EN LIGNE, http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/rwanda/... (page consultée le 12 avril 2009)

(6) Site officiel du président Paul Kagame. « Personal profile », EN LIGNE, http://www.gov.rw/government/president/index.html (page consultée le 12 avril 2009)

(7) Robin Philpot « Nobody Can Call It a « Plane Crash » Now!, 14 mars 2004, [En ligne], http://www.counterpunch.org/philpot03122004.html (page consultée le 12 avril 2009)

(8) Paul Martineau, « Rwanda, la version Dallaire contredite », 12 octobre 2007, EN LIGNE, http://africannewsanalysis.blogspot.com/2007/10/rw... (page consultée le 12 avril 2009)

(9) Filip Reyntjens, Rwanda, trois jours qui ont fait basculer l'histoire , Editions L'Harmattan, 1995, p.42

(10) Georges Kapler et Jacques Morel, «À propos d'un missile Sam-16 « trouvé » par les FAR en 1991 », 5 juin 2005, EN LIGNE, http://cec.rwanda.free.fr/documents/Missiles.pdf, ( page consultée le 12 avril 2009)

(11) Afrik. « Le Rwanda juge « infondées » les allégations françaises contre Paul Kagamé », 21 novembre 2006, EN LIGNE, http://www.afrik.com/article10730.html, (page consultée le 12 avril 2009)

(12) Loc. Cit.

(13) Thierry Cruvelier. « Fuite « explosive » ou pétard mouillé? », 9 mai 2000, EN LIGNE http://www.inshuti.org/fuite.htm (page consultée le 12 avril 2009)

(14) Christophe Boltanski. « Rwanda, l'homme qui en disait trop », Le Nouvel Observateur, 12 mars 2009, p.30

(15) Télé France 1. « Rose Kabuyé peut retourner à Kigali », 1er avril 2009, EN LIGNE, http://tf1.lci.fr/infos/monde/afrique/0,,4329371,0... (page consultée le 12 avril 2009)

Dernière modification: 2009-04-17 08:23:20

-N.D.L.R.: Il est possible que des hyperliens actifs au moment de la recherche et de la rédaction de cet article ne le soient plus ultérieurement.
Notes de recherche

Islam et antiaméricanisme: le premier nourrit-il le second?
Une analyse empirique sur la base de l'Arab Barometer de 2013.
Jean-Herman Guay, Sami Aoun et Eugénie Dostie-Goulet.

Le vote des jeunes: les motifs de la participation électorale au Canada
Une analyse empirique sur la base de données recueillies en 2011
Jean-Herman Guay, Anthony Desbiens et Eugénie Dostie-Goulet.

Cohérence idéologique et classes sociales: la pertinence de l'axe gauche/droite
Une analyse empirique sur la base du World Values Survey
Jean-Herman Guay.

Les impacts idéologiques des facteurs sociodémographiques en Amérique latine
Une analyse empirique sur la base du World Values Survey
Laurie Morelli-Valiquette.

Nouveau management public et notation financière souveraine: réévaluation de la prépondérance des valeurs hoodiennes dans la gestion de l'État
Une analyse empirique
Alexandre Millette.

Autres analyses

La Zlec : un accord pour une économie africaine prospère?
>novembre 2018


La nouvelle secrétaire générale de l'OIF fait couler beaucoup d'encre
>octobre 2018


La ZLEC et le projet d'intégration économique africaine
>avril 2018


Rwanda : l'agriculture toujours au coeur de l'économie
>septembre 2017


De Montréal à Kigali : un amendement historique
>février 2017


Le génocide rwandais : la radio Mille Collines a mis le feu aux poudres
>novembre 2016


Élection du nouveau président à la Commission de l'Union africaine : vote reporté
>novembre 2016


La libération de Mbarushimana par la CPI : un mal pour un bien
>janvier 2012


Rwanda : les femmes au coeur du changement
>novembre 2011


La condamnation de Deo Mushayidi au Rwanda suscite des réactions divergentes
>septembre 2010


Pour la liste complète de nos bulletins sur l'actualité, consultez la rubrique analyse. Ces bulletins sont rédigés par des étudiants et étudiantes du programme d'Études politiques appliquées de l'Université de Sherbrooke. La recherche et la rédaction sont supervisées par notre rédacteur en chef Serge Gaudreau.

Liens internes

Les objectifs de Perspective monde
Son équipe au fil des ans
Les sources et les mises à jour
Récupérer des éléments de Perspective monde

Pour en savoir plus

Pour nous écrire un commentaire
Pour nous suivre sur Facebook
Bilan du siècle, sur le Québec contemporain
Dimension, sur le langage statistique R

Liens externes

Observatoire des politiques publiques
Observatoire des Amériques
Politique appliquée.tv
Cahiers de recherche

Directeur: Jean-Herman Guay, Ph.D. Tous droits réservés © Perspective monde Version 6.7.2016