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5 avril 2009

En 1994 : les Noirs de l'Afrique du Sud accédaient enfin au pouvoir


Maxim Larose
analyste en formation,
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines,
Université de Sherbrooke

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Première greffe cardiaque de l'histoire

Les élections d'avril 1994 sont historiques car c'était la première fois que les Noirs pouvaient voter dans une élection nationale en Afrique du Sud. Le Congrès national africain (ANC) remporte alors les élections de façon convaincante et son chef, Nelson Mandela, accède à la présidence. L'apartheid est désormais enterré, bien qu'il faudra du temps pour changer les vieilles pratiques discriminatoires et les mentalités.

Un système injuste au service de la domination des Blancs

Le Parti national, au pouvoir de 1948 à 1994, justifie « l'apartheid comme une politique basée sur le respect des «groupes de population» du pays, garantissant à chacun d'eux, grâce à la séparation spatiale et institutionnelle, un développement conforme à son identité propre (1). » Dans les faits, cette politique de développement visait surtout à conserver la suprématie de la minorité blanche par la séparation géographique, politique, économique et sociale des différents groupes raciaux, classés selon une hiérarchie dominée par les Blancs.

Concrètement, l'élaboration du régime de l'apartheid date de l'élection du Parti national en 1948 qui en avait fait un élément central de son programme électoral (2). Les origines de ce système d'oppression remontent toutefois à plus loin. Vers la fin du 19e siècle, la découverte de diamants et d'or a mené à l'émergence d'un groupe de riches propriétaires de mines et à la mise en place d'un système de contrôle de la main-d'oeuvre. Celui-ci permettait l'exploitation d'une grande quantité de travailleurs africains hébergés dans les bâtiments de la compagnie.

Le Parti national a développé son programme d'apartheid dans l'espoir de maintenir le modèle de domination blanche dans le contexte de l'industrialisation et de la prolétarisation de plusieurs Afrikaners (colons blancs parlant une langue dérivée du néerlandais). Il consolide la position de la classe ouvrière blanche et étend les formes de ségrégation raciale en limitant la présence des Africains dans les zones réservées aux Blancs. Le principe du développement séparé des groupes raciaux mène à la mise en place de gouvernements locaux sur les petites parcelles de terres réservées aux Africains. Les mouvements de contestation font alors l'objet d'une répression violente (3).

Plusieurs lois ont été mises en place pour maintenir la suprématie des Blancs. Tout d'abord, la «mère de toutes les lois d'apartheid» classait les Sud-Africains selon leur race, les Blancs obtenant le haut du pavé. Une législation réservait 87% du territoire du pays à la minorité blanche, tandis qu'une autre interdisait aux Noirs de résider dans les villes et les obligeait à porter un passeport en tout temps (4).

La fin du régime de l'apartheid

Plusieurs facteurs sont à l'origine de ce qu'Alex Callinicos appelle la «crise de l'apartheid» qui a mené à la démocratisation de l'Afrique du Sud. Ces facteurs expliquent la décision du président Frederik de Klerk, dernier président blanc d'Afrique du Sud, de légaliser l'ANC et de libérer son principal dirigeant, Nelson Mandela, le 2 février 1990. Il s'agit des mouvements internes de contestation, des problèmes économiques et des pressions internationales.

Sur le plan interne d'abord, la contestation avait été écrasée au début des années 1960. Elle a toutefois recommencé lorsque des groupes d'étudiants ont envahi les rues au milieu des années 1970 pour protester contre la langue d'enseignement dans les établissements pour les Noirs. Le Parti national se lança dans des réformes visant à préserver la suprématie blanche en concédant des réformes mineures à un petit nombre d'Africains. Elles ne firent toutefois que canaliser l'opposition populaire et menèrent à une multitude de grèves politiques majeures chez les syndiqués des mines et des industries des métaux. Des soulèvements populaires importants ont aussi eu lieu au milieu des années 1980. À partir de ce moment, les deux parties ne pouvaient plus s'ignorer (5).

La situation économique du pays a aussi pesé sur la décision du nouveau président de Klerk. Durant les années 1970-1980, l'économie sud-africaine est entrée dans une crise profonde. Sa croissance économique a stagné et il est devenu de plus en plus évident que la faible croissance économique était une conséquence du modèle capitaliste qui prévalait en Afrique du Sud. En particulier, la faible compétitivité des entreprises du pays s'expliquait par la faiblesse de la productivité de la main-d'oeuvre (6).

Enfin, les pressions internationales sur l'Afrique du Sud pour mettre fin au régime de l'apartheid ont aussi joué un rôle dans la décision de libéraliser la démocratie (7). Hermann Giliomee avance d'ailleurs que les sanctions diplomatiques et idéologiques ont pu être plus importantes encore que les sanctions économiques (8). La décision de légaliser l'ANC et de libérer Mandela après plus de 25 ans d'emprisonnement était stratégique. De Klerk espérait pouvoir contrôler la transition démocratique en lançant lui-même un processus qui était devenu inévitable à plus ou moins long terme (9). Comme le résume Giliomee: « Thus sanctions worked in tandem with internal pressures to create a pervasive sense of business pessimism. Only by negotiating a stable political framework attractive to new investment could the government hope to address the country's fundamental economic problems, particularly the grave crisis of unemployment among blacks. » (10).

La transition démocratique

L'ANC a tenu sa première conférence annuelle à l'intérieur du pays depuis une génération en juillet 1991. Nelson Mandela a été nommé président tandis que Ramaphosa, un ancien chef d'un syndicat minier, a été désigné comme secrétaire général avec l'autorité de négocier (11). Les négociations pour rédiger une constitution provisoire en vue de la tenue d'élections multiraciales ont été difficiles et marquées par des violences entre différentes ethnies. L'ANC et le Parti national se sont finalement entendus sur une proposition prévoyant cinq ans de gouvernement de transition d'union nationale dans lequel tous les partis ayant plus de cinq pourcent des voix seraient représentés. L'ANC a donc accepté de partager le pouvoir un moment pour favoriser la transition démocratique (12).

La victoire du Congrès national africain

La victoire de l'ANC aux premières élections multiraciales en Afrique du Sud en 1994 a été incontestable. La distribution géographique des voix recueillies par les différents partis suggère que l'électorat était divisé selon les lignes raciales, les Africains votant pour l'ANC tandis que les Blancs ont voté pour le Parti national(13). L'ANC a recueilli 62,65% des voix, ce qui lui a assuré 252 sièges sur 400 dans la nouvelle assemblée. Une majorité des deux tiers aurait permis au parti de rédiger seul la Constitution du pays selon ce que prévoyait la constitution intérimaire. Le Parti national a terminé deuxième avec 20,4% des suffrages tandis que l'Inkatha, un parti zoulou, a recueilli 10,54% des votes pour un total de 43 sièges. Les autres partis ont été balayés (14).

Malgré une série d'explosions dans la semaine qui a précédé la tenue des élections, le scrutin s'est déroulé sans violence. Selon la Commission électorale indépendante, les élections ont été libres et honnêtes. On sait toutefois que les fraudes et les erreurs ont été nombreuses. Cela n'a toutefois pas posé de problèmes majeurs dans la mesure où « [t]out le monde, au demeurant, a le sentiment que les résultats annoncés sont en harmonie avec les grandes tendances politiques du pays » (15).

Les élections multiraciales de 1994 sont historiques dans la mesure où elles représentent la consécration de la longue lutte des Noirs de l'Afrique du Sud pour la reconnaissance de leur égalité avec leurs anciens oppresseurs de la minorité blanche. L'investiture de Nelson Mandela à la présidence de l'Afrique du Sud, à la suite des élections, symbolise la démocratisation du pays. Si les élections de 1994 ont permis aux Africains noirs d'accéder au pouvoir, les derniers vestiges de l'apartheid n'étaient pas pour autant détruits car l'économie, la fonction publique et les forces de l'ordre étaient toujours entre les mains de la minorité blanche (16). Comme quoi, l'égalité juridique n'est pas le seul combat des Africains.




Références:

(1) MEILLASSOUX, Claude, « Introduction », dans MEILLASSOUX, Claude (dir.), Verrouillage ethnique en Afrique du Sud, Étude préparée pour la Division des droits de l'homme et de la paix de l'Unesco, Unesco/OUA, Paris, 1998, p. 9.

(2) CALLINICOS, Alex, « South Africa : End of Apartheid and After », Economic and Political Weekly, vol. 29, no. 36, 3 septembre 1994, p. 2355 aux pp. 2355-2356.

(3) Loc. Cit.

(4) AGENCE FRANCE-PRESSE, « La dernière grande loi d'apartheid abolie », La Presse, 18 juin 1991, p. A1.

(5) CALLINICOS, op.cit., pp. 2357-2358.

(6) Ibid, p. 2356.

(7) GILIOMEE, Hermann, « Democratization in South Africa », Political Science Quarterly, vol. 110, no. 1, printemps 1995, pp. 83-88.

(8) Ibid, p. 90.

(9) CALLINICOS, op.cit., p. 2358.

(10) GILIOMEE, op.cit., p. 89.

(11) CALLINICOS, op.cit., p. 2359.

(12) Ibid, p. 2360.

(13) Ibid, p. 2359.

(14) GEORGES, Marion, « Après sa large victoire électorale avec 62,55% des suffrages, l'ANC contrôlera les principaux postes du futur gouvernement sud-africain », Le Monde, 9 mai 1994, p. 1.

(15) Loc.cit.

(16) HÉTU, Richard, « L'Afrique du Sud en garde partagée », La Presse, 7 mai 1994, p. B6.

Dernière modification: 2009-04-14 08:04:45

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