Université de Sherbrooke Lettres et sciences humaines École de politique appliquée

13 décembre 2018

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"IL N'Y A PLUS D'ÉTAT"



Date: 28 mai 1968

Face à la situation chaotique qui règne en France en mai 1968, François Mitterrand annonce qu'il est prêt à diriger un gouvernement qui succédera à celui en place. Le leader de la Fédération de la gauche démocratique et socialiste, qui fut candidat à la présidence en 1965, ajoute qu'il sera de nouveau sur les rangs advenant une élection présidentielle.

Sélection et mise en page par l'équipe de Perspective monde


En France, depuis le 3 mai 1968, il n'y a plus d'État, et ce qui en tient lieu ne dispose même pas des apparences du pouvoir. Tous les Français savent que le gouvernement actuel est incapable de résoudre la crise qu'il a provoquée et qu'il en est réduit à agiter la menace du désordre, dont il est le vrai responsable, pour tenter de se maintenir en place quelques semaines encore. Pour quel dérisoire avenir ? Nul n'en sait rien, pas même lui.

Mais notre pays n'a pas le choix entre l'anarchie et l'homme dont je ne dirai rien aujourd'hui sinon qu'il ne peut plus faire l'histoire. Il s'agit de fonder la démocratie socialiste et d'ouvrir à la jeunesse cette perspective exaltante : la nouvelle alliance du socialisme et de la liberté.

Il dépend de notre imagination et de notre volonté que la question posée à Prague en ce printemps 1968 trouve sa réponse à Paris. Et qu'ainsi la France soit la première parmi les grandes nations industrialisées à s'attaquer aux structures mêmes d'une société qu'elle a subie jusqu'ici comme les autres.

Peu importe la personnalité de celui qui assumera la responsabilité initiale de cette tâche. L'essentiel est qu'elle soit accomplie. Or, elle ne le sera pas en retournant au confusionnisme antérieur ou en renonçant à la politique de réconciliation des forces démocratiques et socialistes que j'ai engagée il y a maintenant près de trois ans.

Il convient au contraire de poursuivre l'effort entrepris pour lui permettre de porter tous ses fruits.

À travers la révolte des étudiants et la grève des travailleurs, des forces nouvelles se sont fait jour. Elles ne peuvent être ignorées. Mais elles ne peuvent pas non plus ignorer les deux puissantes organisations populaires qui ont mené le combat dans des temps difficiles et préparé l'avènement du temps qui vient.

Pour l'immédiat, je verse au grand débat qui occupe les Français les réflexions suivantes :

1) Il va de soi que les républicains diront non au référendum-plébiscite. Mais le référendum n'étant lui-même qu'un subterfuge, il convient dès maintenant de constater la vacance du pouvoir et d'organiser la succession.

2) Le départ du général de Gaulle au lendemain du 16 juin, s'il ne se produit pas avant, provoquera naturellement la disparition du Premier Ministre et de son gouvernement.

Dans cette hypothèse, je propose qu'un gouvernement provisoire de gestion soit aussitôt mis en place.

Sa mission sera de trois ordres :

- Remettre l'État en marche en se faisant l'interlocuteur attentif des nombreuses assemblées de travailleurs et d'étudiants qui réfléchissent avec ardeur et désintéressement aux réformes indispensables de notre appareil économique, social et universitaire.

- Répondre aux justes revendications des divers groupes socio-professionnels.

- Organiser les conditions pratiques de l'élection présidentielle.

Sa durée sera limitée, pour le moins, à l'élection du nouveau Président de la République, qui aura lieu dans le courant du mois de juillet.

Il sera composé de dix membres, choisis sans exclusive et sans dosage périmé, comme ce fut le cas en 1944, dans des conditions différentes et cependant comparables du fait de la disparition de l'État, en recherchant sur des options communes le concours de ceux qui, à partir de l'union de la gauche, seront en mesure d'élargir les bases de la réconciliation nationale.

3) L'un des premiers actes du Président de la République sera de dissoudre l'Assemblée Nationale. Il se portera solennellement garant devant le pays du respect des libertés individuelles et publiques (notamment par un droit égal d'accès à la radiotélévision et par l'exercice des droits de réunion et d'expression pour toutes les formations politiques.

Le renouvellement de l'Assemblée pourrait avoir lieu dans le courant du mois d'octobre.

Les citoyens décideront alors librement et en pleine connaissance de cause de la majorité parlementaire et de l'orientation politique de la nouvelle législature.

Ayant ainsi fixé les échéances et proposé le processus qui mènera à la relève du gaullisme, j'observerai qu'un tel objectif ne saurait être atteint si la provocation et la répression peuvent tirer profit du désordre. Ceux qui, avec raison, n'acceptent pas l'ordre établi, doivent trouver dans la cohésion et la discipline les véritables moyens d'assurer leur victoire.

Mais il est naturel que deux questions vous viennent aussitôt à l'esprit :

- Qui formera le gouvernement provisoire ?

- S'il le faut, j'assumerai cette responsabilité. Mais d'autres que moi peuvent légitimement y prétendre. Je pense d'abord à M. Pierre Mendés France. Au demeurant, ce n'est pas un problème d'hommes, c'est, je le répète, un choix politique, et ce choix politique, je vous l'ai défini.

Et qui sera Président de la République ?

Le suffrage universel le dira. Mais, d'ores et déjà, je vous l'annonce, parce que le terme éventuel n'est qu'à dix-huit jours et puisqu'il s'agit du même combat : je suis candidat.

Telles sont, Mesdames et Messieurs, les conditions qui me paraissent nécessaires pour que les Français, ayant repris en main leurs propres affaires parce qu'ils auront dit non au plébiscite soient dotés d'un État capable de reprendre rang dans l'Europe, d'épanouir nos libertés et surtout de rétablir à l'intérieur la concorde et la paix.


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