André Fontaine, «Le sel de la coexistence»
«...Ce que certains appellent leur complicité laisse encore, certes, beaucoup à désirer, et il suffit de voir le fantastique appareil de destruction que le nouveau traité laisse non seulement subsister, mais se développer, et qui ne vise pas seulement la Chine, pour s'en persuader. Mais les Grands posent clairement à la face du monde, pour qu'il en prenne bonne note, ce fait qu'à l'époque des armements nucléaires il y a pour eux des problèmes plus essentiels que la controverse sur les avantages respectifs de la propriété privée des moyens d'échange et de production et de la propriété collective. L'un de ces problèmes, le plus grave pour eux, est celui de leur survie respective, face non seulement aux dangers abyssaux d'une nouvelle guerre, mais au coût chaque jour grandissant de la course aux armements. L'accord de Moscou est un pas substantiel, et qui sera sans doute suivi d'autres en direction de sa solution. On peut donc dire que les négociations sur la limitation des armements stratégiques sont en passe d'apporter à la coexistence, comme le suggère leur abréviation anglaise (SALT), le sel dont elle a jusqu'à présent manqué.»
Le Monde (France), 28-29 mai 1972, p. 3.
Jean-François Revel, «Une nouvelle diplomatie ?»
«...Mais ce qui constitue la plus curieuse mutation diplomatique, peut-être, à l'occasion de cette rencontre, est que, pour la première fois, une superpuissance «vend» sa force militaire en échange du progrès économique, technologique et commercial. En effet, les atouts des Russes, ce sont leurs armes. Les atouts des Américains, ce sont les incitations qu'ils peuvent offrir à l'économie soviétique grâce à leur avance technologique et à leur savoir-faire de managers, sans parler d'une aide directe sous forme de capitaux et de prêts à long terme. Ce que la Russie demande à l'Amérique, en échange du gel de sa puissance militaire, c'est de l'aider à sauter le pas qui la sépare de la seconde révolution industrielle et de faire accéder sa société à la phase de la consommation de masse. Les conséquences culturelles et peut-être politiques d'une telle transformation à l'intérieur de la société soviétique sont incalculables. De surcroît, la nouvelle situation ainsi créée aura des répercussions planétaires, car elle posera en termes nouveaux les rapports entre zones développées et zones sous-développées du globe.»
L'Express (France), 29 mai au 4 juin 1972, p. 63.
Jean Lacouture, «Les fantômes de Moscou»
«...Ce que révèle cette rencontre, du fait de la farouche volonté d'indépendance des Viêtnamiens, des acerbes critiques de Pékin, et même les lourds silences de Tokyo, ce sont les limites du pouvoir mondial des deux «super-grands». On dit volontiers que l'U.R.S.S. et les États-Unis, complices soudés l'un à l'autre par l'angoisse atomique, ne peuvent plus se battre que par petites puissances interposées. Peut-être faudrait-il plutôt dire que, de cette paralysie mutuelle, les petites puissances sont en train de tirer les leçons et qu'elle leur permettra de trouver les moyens de survivre en restant indépendantes. Si la rencontre de Moscou sert à hâter la conclusion de la guerre d'Indochine, ce sera en démontrant aux Américains que, quand on fait une guerre, il n'est pas raisonnable de demander à un tiers de l'arrêter et qu'ils ne peuvent s'en sortir qu'en traitant avec les Viêtnamiens eux-mêmes et en admettant deux faits : l'inanité de leur intervention militaire et l'impossibilité de maintenir en Indochine un pouvoir néo-colonial.»
Le Nouvel Observateur (France), 29 mai 1972, p. 42.
A.Tremblay, «Les armes nucléaires»
«...Si les accords de Moscou ont une certaine force, ils renferment aussi des faiblesses. Cette limitation des armements nucléaires ne concernera que les deux super-puissances, à moins que d'autres pays n'adhèrent aux SALT. Il y a là une ambiguïté qui pourra être utilisée comme prétexte à l'avenir. D'autre part, si Moscou et Washington s'engagent à s'accorder un respect mutuel, il n'y a rien dans les accords de Moscou qui stipule que les deux pays cesseront d'alimenter la tension qui pourra éclater dans d'autres pays, somme toute d'étendre la guerre ailleurs, pourvu qu'elle ne détruise ni le territoire de l'URSS ni celui des États-Unis. À cet égard, ils ont un certain côté machiavélique. Si l'on en juge par le contenu du discours du président des États-Unis à Moscou, les deux super-puissances ont été et sont souvent encore sur le point de se livrer un combat en règle. Ils sont comme deux boxeurs dans l'arène dont les gants seraient remplis de bombes. Ils n'osent pas se toucher directement, mais frappent de tous côtés à tort et à travers en espérant que ni l'un ni l'autre n'ira au tapis. On a synthétisé tout cela dans une nouvelle formule. Avant Moscou, c'était l'équilibre de la terreur. Après, ce sera l'équilibre de la grandeur.»
Le Soleil (Québec, Canada), 30 mai 1972, p. 4.
Éditorial
«...The towering achievements of the summit were the treaty limiting defensive nuclear weapons and the interim agreement on a limit for offensive nuclear weapons. As the communique said, the agreements «constitute a major step towards curbing and ultimately ending the arms race.» Of equal importance was the affirmation in the communique that «the two sides intend to continue active negociations for the limitation of strategic offensive arms.» The Moscow agreements on weapons may only redirect the arms race from a competition over quantity to a competition over quality. Il itself, it is nothing more than a first step. But it is historic as the first international agreement to limit man's most dreadful weapon. Some summits of the past have failed because of a shortage of substance and a surplus of optimism. This summit has been different. There has been substance, there has been an atmosphere of caution, there has been realism. Mr. Nixon summed up the achievement as well as anyone when he told the Soviet people that the talks had «well begun the long journey» to closer Soviet-American ties.»
Los Angeles Times (États-Unis), 30 mai 1972.
|