3 avril 2025

26 novembre 2013

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Syndicalisme suédois : son héritage et ses limites

La Suède fait partie des pays les plus syndiqués dans le monde. Actuellement, environ 71% de sa population est syndiquée, ce qui représente quelque 3,5 millions de personnes. Toutefois, le taux de syndicalisation a déjà été plus élevé, notamment en 1995 où il était de 86% (1).

Il existe trois principales organisations syndicales dans le pays. Pour commencer, il y a la Confédération syndicale de Suède (LO), qui accueille environ 1,5 million d'affiliés et fédère des travailleurs manuels. Ensuite, la deuxième confédération la plus importante est la Confédération suédoise des employés professionnels (TCO), qui regroupe 1,2 million de membres, majoritairement des travailleurs professionnels et non manuels. La troisième confédération est la Confédération suédoise des associations professionnelles (Saco), qui syndique les travailleurs diplômés (2).

Les relations entre les trois confédérations syndicales sont généralement bonnes. La tradition syndicale en Suède est l'héritage de plus d'un siècle d'efforts venant de la part de différents partis politiques et organisations populaires. Le « modèle suédois » est aujourd'hui reconnu partout dans le monde à différents niveaux, notamment en ce qui concerne la façon de procéder sur le plan syndical. Bien qu'il est toujours très élevé par rapport à d'autres pays, le taux de syndicalisation est néanmoins en baisse, ce qui inquiète plusieurs défendeurs du syndicalisme suédois.

Une histoire syndicale révolutionnaire

Le Parti social-démocrate (SAP) est fondé en 1889. Celui-ci adopte dès ses débuts une approche pacifiste et réformiste. Alors que le XIXe siècle tire à sa fin, des mouvements syndicalistes se développent en parallèle et en coordination avec le SAP. En 1898, la confédération LO est fondée, laissant place aux premiers regroupements syndicalistes.

Toutefois, il faut attendre jusqu'à 1903 pour qu'il commence à y avoir une véritable coopération syndicat-parti. En effet, c'est au sein de l'aile gauche du parti SAP, en regroupement avec la Ligue des jeunes socialistes (SUF), que les principales idées de la Confédération générale du travail (CGT) française furent discutées. En 1905, les bases idéologiques de la SUF sont dominées par l'anarchiste Einar Hakansson et le syndicaliste révolutionnaire Albert Jensen, ce dernier étant souvent qualifié de véritable conducteur du changement. Cela fait en sorte qu'en 1908 il y a une rupture avec les jeunes du SUF et le SAP, avec la création de la Ligue du Parti suédois des jeunes socialistes (SUP). Celle-ci est antiparlementaire, partisane de la grève générale et opposée à la centralisation, tout en restant proche des idéaux marxistes (3).

La séparation entre le SAP et le SUF s'est produite dans un contexte particulier. En fait, le mouvement syndical était « aux prises avec une offensive radicale du patronat suédois qui se concrétisa au printemps 1909 par le lock-out de 160 000 ouvriers. La grève générale décrétée par LO n'empêcha pas les travailleurs d'être les grands perdants du conflit (4). » De tels événements ont alimenté un profond débat au sein du milieu ouvrier. En 1910, un congrès national a été convoqué à Lund. Celui-ci regroupait des syndicalistes des travailleurs manuels, puis des jeunes socialistes. Ce congrès a pour résultat la fondation de la SAC qui se base sur la coordination d'associations locales.

Enfin, à travers le développement et la formation de différentes organisations et mouvements syndicalistes, « le but à atteindre était la fondation d'une société libertaire basée sur les communes et sur les syndicats transformés en unités de production (5). » Ces idéaux se sont répandus ailleurs en Scandinavie, touchant la Norvège et ailleurs en Europe, notamment au Danemark (6). Bref, les composantes du syndicalisme suédois ont, avec le temps, laissé place au fameux modèle suédois.

Les composantes du modèle syndicaliste suédois

Le modèle suédois est souvent reconnu pour son caractère multidimensionnel, car celui-ci s'applique sur le plan des institutions sociales, de l'économie, des assurances sociales, de l'impôt, du droit du travail ainsi que des syndicats.

En ce qui concerne spécifiquement les syndicats, la Suède est basée sur le modèle dit « Rehn-Meidner ». Gösta Rehn et Rudolf Meidner étaient deux économistes suédois qui ont développé une vision d'ensemble de la politique économique, en accordant notamment un rôle primordial à l'intervention syndicale au sein de l'organisation du marché du travail. Ils sont les auteurs d'un rapport adopté par LO en 1951 qui décrit leur vision du syndicalisme (7).

Dans le rapport Rehn-Meidner, il est d'abord indiqué que le gouvernement doit être en mesure d'assumer la gestion des finances publiques, ce qui permettrait de maîtriser l'inflation. Le chômage doit aussi être combattu par des mesures spécifiques en fonction des régions du pays et des secteurs concernés. En entreprenant une politique du marché du travail qui stimule les chômeurs, « la main d'oeuvre serait redirigée vers de nouvelles entreprises et des régions où la demande d'emploi est plus forte (8). »

Parallèlement, les syndicats doivent mener une « politique salariale solidaire », ce qui implique un même salaire pour un même type d'emploi, tout en refusant qu'un salaire puisse être fixé dépendamment de la situation financière d'une quelconque entreprise. En pratiquant cette politique, les entreprises suédoises moins productives finissaient souvent par faire faillite, alors que les entreprises davantage productives « absorbaient la main d'oeuvre ainsi libérée et bénéficiaient d'un niveau de profit plus élevé (9)». Avec la mise en pratique de ce mécanisme, le niveau de vie a rapidement augmenté dans les décennies de l'après-guerre (10).

Efficacité remise en cause

Depuis les années 1990, le modèle Rehn-Meidner semble de plus en plus mis à l'épreuve. Si ce modèle avait pour base une négociation centralisée entre partenaires sociaux puissants et responsables, il y avait tout de même des dysfonctionnements. En fait, les salaires étaient généralement plus élevés que ceux qui avaient été décidés centralement (11).

En raison de la mondialisation, le modèle Rehn-Meidner ne serait pas aussi efficace que l'on pense, puisque le patronat suédois s'est dirigé de plus en plus vers des négociations décentralisées au niveau des firmes. Le taux de chômage était très faible dans les années 1970 et 1980, environ 2 à 3%, mais il a monté à 8% vers la fin des années 1990. Au fil des ans, la Suède a adopté la décentralisation, c'est-à-dire que les partenaires sociaux négocient les salaires au niveau local (dans les régions), puis l'État accorde plus d'autonomie aux politiques régionales de l'emploi. De plus, même si le taux de chômage est redescendu à 5% en 2000, des inégalités salariales se font de plus en plus sentir dans le pays (12).

Aujourd'hui, le fait que le taux de syndicalisation atteigne « seulement » 71% semble inquiétant pour les responsables des confédérations syndicales. Depuis 2007, la confédération LO a vu partir près de 14% de ses membres. Le coût d'adhésion aux syndicats et à la caisse d'assurance chômage est désormais plus cher. Selon le sociologue Anders Kjellberg, la situation est particulière puisqu'il est « d'autant plus fréquent, parmi les catégories professionnelles les plus modestes et les plus exposées au chômage, qu'elles ont subi les plus fortes hausses de cotisations (13)». Plus encore, un véritablement changement d'attitude se fait sentir chez les jeunes qui, selon le patron du syndicat TCO Sture Nordh, « ne savent plus à quoi servent les syndicats (14) ».




Références:

(1) FULTON, L., « Trade Unions », Worker Participation : the gateway to information on worker participation issues in Europe, [En ligne], http://www.worker-participation.eu/Systemes-nation... (page consultée le 24 novembre 2013).

(2) Ibid.

(3) LORRY, Anthony, « Les origines du syndicalisme révolutionnaire en Suède et en Scandinavie (jusqu'en 1914) », Pelloutier, [En ligne], http://www.pelloutier.net/dossiers/dossiers.php?id... (page consultée le 24 novembre 2013).

(4) Ibid.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

(7) BENGTSSON, Hakan A., « Le modèle suédois à l'épreuve des réformes libérales », La vie des idées, [En ligne], http://www.laviedesidees.fr/Le-modele-suedois-a-l-... (page consultée le 24 novembre 2013).

(8) Ibid.

(9) Ibid.

(10) Ibid.

(11) Ibid.

(12) Ibid.

(13) HIVERT, Anne-Françoise, « La font accélérée des syndicats suédois », Libération, [En ligne], http://www.liberation.fr/economie/2010/04/06/la-fo... (page consultée le 24 novembre 2013).

Autres références

ERIXON, Lennart, « The Rehn-Meidner model in Sweden : its rise, challenges and survival », Université de Stockholm, février 2008, 75 p.

OCDE, « Taux de syndicalisation », [En ligne], http://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=UN_DEN&Lang=fr , (page consultée le 17 novembre 2013).

NEAL, Alan C., « Le mouvement syndical suédois face au changement », Travail et Emploi, no 35, février 1988, p. 45-63.

Dernière modification: 2013-12-02 09:25:10

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