5 avril 2025

27 septembre 2016

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L'immigration en Autriche : vers une politique de « tolérance zéro »?

Depuis les tragédies sur la Méditerranée et les attentats de Paris, en novembre 2015, la question de l'immigration occupe une place de choix dans le débat public, provoquant de plus en plus de tensions à différentes frontières. L'afflux de migrants polarise les points de vue face à la crise. S'y expriment, d'une part, les mauvaises conditions à l'endroit des réfugiés et, de l'autre, le sentiment de crainte de la population vis-à-vis l'islam.

Un afflux de migrants jamais vu en 2015

D'après les statistiques officielles, 20 % de la population autrichienne serait issue de l'immigration (1). Selon le journal Die Presse, les personnes concernées proviennent de pays membres de l'Union européenne (UE) dans 39 % des cas et sont principalement concentrées à Vienne, la capitale autrichienne (2). Toutefois, si des Albanais, des Kosovars ou des Serbes prennent la route des Balkans de l'Ouest en destination de l'Autriche en quête d'une vie meilleure, celle-ci « est surtout empruntée par des réfugiés syriens ou des Irakiens voulant échapper à la guerre (3) ».

En 2015, alors que l'Europe est traversée par la crise migratoire la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, 8 300 réfugiés ont été expulsés du pays par les autorités autrichiennes (4). Selon Johann Bezdeka, le chef du département du ministère autrichien de l'Intérieur, de l'immigration, de la gestion des crises et de la protection civile, plus de 15 000 demandes d'asile ont été rejetées au total. De plus, environ 90 000 migrants, dont les deux tiers venaient d'Afghanistan, d'Irak et de Syrie, étaient toujours en attente de régularisation (5). Le responsable ajoute que « 680 000 personnes ont transité par l'Autriche en 2015 pour demander l'asile dans d'autres pays de l'Union européenne, notamment en Allemagne (6). »

Entre nationalisme et eurocentrisme

Les images du petit Syrien Alan Kurdi échoué sur une plage en Turquie ont ravivé le débat sur les conditions de vie des réfugiés, amenant l'Allemagne et la France à proposer leur répartition entre les 28 pays de l'Union européenne (7). Pour le ministre autrichien des Affaires étrangères, Sebastian Kurz, « le défi pour l'Europe n'est pas seulement le nombre élevé de réfugiés, mais aussi le fait que le mécanisme de Dublin ne fonctionne pas (8). »

Dès lors, il semble que l'instauration d'un système de quotas divise l'Europe entre les tenants d'une ouverture accrue des frontières et ceux qui plaident au contraire pour les renforcer, voire même les fermer (9). La solidarité intra-européenne semble en effet mise à l'épreuve : la Commission européenne, qui cherche à favoriser une réponse coordonnée à la crise des migrants, semble « prise de vitesse par la volonté des États d'agir seuls, avant la fin de l'hiver et une nouvelle accélération du flux migratoire (10) ».

À l'initiative de l'Autriche, une réunion se tenait à Vienne en mars 2016. Elle a abouti à la fermeture de la route des Balkans. La rencontre était destinée à mettre de côté les intérêts nationaux pour accélérer les décisions communes sur l'optimisation de la surveillance des frontières extérieures de l'UE (11). Le chancelier autrichien Christian Kern avait alors insisté sur l'importance de ces moyens, sans quoi les pays, y compris l'Autriche, prendront des mesures nationales, « avec un impact important sur les échanges économiques (12) ».

Lors du premier tour de la présidentielle autrichienne, qui a eu lieu le 24 avril 2016, le candidat Norbert Hofer du FPÖ, un parti d'extrême droite, est arrivé en tête. Le thème de l'immigration a été très exploité par ce parti, qui prône notamment la fermeture des frontières aux réfugiés ne provenant pas de l'Europe (13). Pour le politologue Cyrille Bret, le résultat des élections représente l'insatisfaction de la population autrichienne face aux politiques perçues comme « imposées par l'Europe, par l'Allemagne et la France en matière de migration (14) ». Selon la chercheuse allemande Ulrike Guérot, « les partis du centre sont débordés, faute d'apporter des réponses claires aux angoisses de l'électorat (15) ». Quant à la politologue allemande Tanja Börzel, elle souligne le caractère inédit du deuxième tour aux élections, qui ne verra pas le FPÖ affronter la gauche ou la droite. En effet, les élections semblent opposer davantage « ceux qui [...] sont contre l'islam et ceux qui défendent le multiculturalisme (16). »

Contrôle renforcé aux frontières

Depuis que l'UE multiplie les opérations de solidarité envers les réfugiés, plusieurs pays de l'Europe de l'Est demeurent réticents face au plan de répartition, préférant accueillir des chrétiens (17). En raison de la montée de l'extrême droite, le Parlement autrichien a adopté en 2016 une loi pouvant décréter un « état d'urgence » migratoire, qui pose plusieurs freins au droit d'asile : « désormais, les réfugiés syriens, afghans ou irakiens auront un permis de séjour limité dans le temps. Au bout de trois ans, la situation dans leur pays d'origine sera examinée. Si la guerre y est finie, ils devront rentrer chez eux (18). »

En outre, l'Autriche annonce qu'elle désire limiter le nombre de migrants accueillis pendant l'année à 37 500, soit plus de deux fois moins que le nombre pour l'année 2015 (19). En employant ces mesures, le gouvernement espère exercer une pression sur l'UE afin d'accélérer la mise en application de dispositifs pour freiner l'immigration (20).

Pour ce faire, les autorités autrichiennes ont entamé en mars 2016 les travaux de construction d'une clôture à la frontière avec l'Italie, relevant le nombre plus important de réfugiés sur les côtes italiennes que l'année précédente. En effet, « Vienne estime que les frontières extérieures de Schengen ne sont toujours pas "protégées" de manière efficace et reproche à son grand voisin du sud de ne pas tout mettre en oeuvre pour empêcher les migrants de continuer leur route vers les riches destinations germaniques (21). »




Références:

(1) OCDE. « Les migrants et l'emploi », Juin 2012, Vol. 3, p. 50.

(2) RIBADEAU DUMAS, Laurent. « Autriche : l'immigration, au coeur de la victoire électorale de l'extrême droite », Géopolis, 25 avril 2016, [En ligne], http://geopolis.francetvinfo.fr/autriche-l-immigra... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(3) AFP. « Afflux record de migrants en Autriche et en Allemagne », Le Monde, 1er septembre 2015, [en ligne], http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/09/01/un... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(4) AFP. « L'Autriche a rejeté 15.000 demandes d'asile en 2015 », Sputnik France, 28 janvier 2016, [En ligne], https://fr.sputniknews.com/international/201601281... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(5) Ibid.

(6) Ibid.

(7) PERON, Iris. « Réfugiés. Les chiffres pour comprendre la crise », Ouest France, 9 septembre 2015, [En ligne], http://www.ouest-france.fr/europe/refugies-les-chi... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(8) REUTERS. « Des milliers de migrants accueillis à bras ouverts en Autriche et en Allemagne », Radio-Canada, 5 septembre 2015, [En ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/International... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(9) RADIO-CANADA, AFP, ASSOCIATED PRESS ET REUTERS. « L'Europe divisée sur la réponse à apporter à la crise des migrants », Radio-Canada, 4 septembre 2015, [En ligne], http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/international... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(10) AFP. « L'Autriche plafonne le nombre des réfugiés », La Presse, 20 janvier 2016, [En ligne], http://www.lapresse.ca/international/crise-migrato... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(11) LES ECHOS. « Crise migratoire : Angela Merkel rencontre les pays de la "route des Balkans" », 24 septembre, [En ligne], http://www.lesechos.fr/monde/europe/0211325285255-... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(12) AFP. « Unanimité contre l'immigration illégale autour de Merkel à Vienne », Le Berry républicain, 24 septembre 2016, [En ligne], http://www.leberry.fr/monde/2016/09/24/crise-migra... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(13) BIBLIO MONDE. « Autriche : l'immigration », [En ligne], http://www.bibliomonde.com/donnee/autriche-immigra... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(14) RT France. « Présidentielle autrichienne : l'Europe est désunie sur le sujet de la migration », 25 avril 2016, [En ligne], https://francais.rt.com/opinions/19641-presidentie... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(15) GAUQUELIN, Blaise. « En Autriche, la fin d'une ère pour les partis traditionnels », Le Monde, 22 mai 2016, [En ligne], http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/05/22/en... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(16) GAUQUELIN, Blaise. « Autriche : les habits "postmodernes" de l'extrême droite », Le Monde, 6 mai 2016, [En ligne], http://www.lemonde.fr/international/article/2016/0... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(17) BLANCHARD, Sandrine. « L'Europe divisée sur l'accueil des migrants », Deutsche Welle, 7 septembre 2015, [En ligne], http://www.dw.com/fr/leurope-divis%C3%A9e-sur-lacc... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(18) GAUQUELIN, Blaise. « L'Autriche adopte un « état d'urgence » migratoire », Le Monde, 27 avril 2016, [En ligne], http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/04/27/cr... (Page consultée le 25 septembre 2016).

(19) AFP. « L'Autriche plafonne [...] », op. cit.

(20) Ibid.

(21) RIDET, Philippe et Blaise Gauquelin. « L'Autriche veut fermer sa frontière avec l'Italie », Le Monde, 13 avril 2016, [En ligne], http://www.lemonde.fr/europe/article/2016/04/13/l-... (Page consultée le 25 septembre 2016).

Dernière modification: 2016-10-03 07:40:55

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Sarah Jeanne Racine Dupuis
analyste en formation
École de politique appliquée,
Faculté des lettres et sciences humaines
Université de Sherbrooke

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